CHAPITRE III
C’était le branle-bas de combat à bord du Fulgurant.
Avec de singuliers moyens, d’ailleurs. Le commandant Martinbras et ses hommes ne fourbissaient pas les tubes à torpilles spatiales, dont les explosions silencieuses ont un terrible rayon d’action, ils ne braquaient pas les rayons inframauves, auxquels nulle science n’a pu encore opposer de parade et ils n’installaient pas les dispositifs antirayons, armure d’astronef qui se blinde d’impalpable, pas plus que l’aura d’invisibilité qui demeure, dans les combats de l’espace, une des meilleures défenses.
C’étaient Stewe et ses hommes qui étaient en action et les matelots du navire de l’espace ne faisaient que leur prêter leur concours.
L’expédition avait été organisée en hâte, mais le physicien, avec une équipe soigneusement sélectionnée, n’avait guère chômé depuis qu’on avait quitté le Cap Ferrat.
Mais toutes les armes que Stewe mettait en ligne étaient, de près ou de loin, des moyens d’application technique touchant aux phénomènes luminiques : miroirs et objectifs, chambres noires, projecteurs, spots, flashes, caméras, diffuseurs et téléviseurs de toute espèce, jeux de glaces, tout cela en un invraisemblable assemblage d’éléments bizarres, inquiétants, tourmentés et, pensait-il, très efficaces contre les êtres en 2D.
Il ne s’agissait pas de les détruire puisqu’on ne savait s’ils étaient destructibles, mais de les capter, de les contraindre, de les muter, de les enregistrer, de les immobiliser ou les animer à volonté, d’en faire — c’était le mot même du physicien — des films, inoffensifs, dociles et uniquement habilités à être projetés quand bon semblerait.
Surtout, Steve avait joué sur la forme la plus curieuse de miroir capable d’agir sur la lumière : le prisme.
Des prismes, dans son appareillage formidable, il y en avait partout.
Du minuscule éclat de diamant jusqu’au monumental bloc de cristal de roche artistement taillé pour répondre aux exigences de la technique, les prismes attiraient, malaxaient, décomposaient et relançaient la lumière, qu’ils façonnaient comme une matière précieuse.
Si bien que dans l’étincellement des tubes, des manettes, des dynamos alambiquées et des génératrices audacieuses, il semblait pleuvoir des arcs-en-ciel.
Le laboratoire de l’astronef, dans une iridescence qui était l’essence même de l’atmosphère, offrait à ses visiteurs une ambiance onirique, dans l’éblouissement de centaines de prismes aux gabarits variés, répandant, à partir du moindre rayon de lumière, les torrents enchantés nés de leur impérieuse action sur le monde photonique.
Vania admirait, silencieuse.
Plusieurs fois, elle était entrée dans le labo, s’intéressant passionnément aux travaux du physicien puisque le but de tout cela demeurait à ses yeux la délivrance de Patrice.
Maintenant, on avait sorti et préparé toutes ces armes fantastiques.
Jamais Vania ne les avait vues toutes à la fois et elle demeurait comme une petite fille dans un domaine féerique.
À cela près que c’était l’armement terrible que la science des hommes préparait pour en finir avec le monde silencieux et redoutable des créatures bidimensionnelles.
Stewe, avec sa froideur, sa netteté habituelle, lui faisait les honneurs de l’installation quand Robin Muscat les appela par l’interphone :
– Message de Coqdor… Monde 2D, serait apparent tribord-48 grades.
Un instant après, tous les appareils d’optique fouillaient l’espace et, à l’œil nu, ceux que ne retenait pas le service, le nez écrasé contre un hublot, tentaient d’apercevoir l’invraisemblable univers.
Déception totale. Rien n’apparut.
Ni un humain ni un appareil ne purent rien détecter et les sonoradars, les luminoradars, tout fut utilisé, encore que les premiers fussent, en la circonstance, d’une utilité quelque peu discutable.
Résultat nul. On découvrait les lointaines étoiles qui étaient celles appartenant à la constellation de la Licorne, sans compter des soleils totalement ignorés, tels que chaque expédition spatiale en apercevait à toute nouvelle lancée à travers la Galaxie.
Muscat, agacé, irrité, tenta d’entrer de nouveau en communication avec Coqdor.
On revoyait de plus en plus aisément les guides spectres. Depuis l’instant où Stewe avait réussi à désenliser les êtres en 2D de leur gangue luminique, le Fulgurant avait fait du chemin à travers le monde.
Si bien que, petit à petit, on sortait du courant du grand fleuve et que les magmas de corpuscules se faisaient ténus avec, ça et là, de grandes trouées de vide au travers desquelles le spectacle merveilleux de l’univers reparaissait dans toute sa splendeur.
Les deux fantômes évoluaient toujours en marge du navire et leurs fluctuations étaient peu fréquentes. Ils s’en tenaient à peu près à la vision apparente de la taille humaine, si bien qu’on avait peu de difficulté à les suivre du regard.
Mais Muscat, lui, ne songeait qu’à savoir. Et si Coqdor pouvait l’appeler à son gré, en dépit de son stimul, le représentant de l’Interplan trouvait quelque peine à lancer « Ici, Muscat. J’appelle Coqdor ».
Il fallut attendre que le chevalier-spectre consentît à chercher lui-même le contact.
Muscat se concentra. Il écouta. Coqdor lui redisait la proximité du monde bidimensionnel. Muscat décanta donc son propre cerveau pour y laisser cette pensée unique à la disposition du lecteur psychique :
« Nous ne voyons rien. Prière donner coordonnées. Terminé ».
Coqdor envoya :
« Apparence système fantôme. Essayez lumino-radar ».
Il fallut une certaine perte de temps avant que Muscat, qui s’arrachait les cheveux de rage, pût faire connaître à Coqdor que le luminoradar n’avait rien donné et qu’il était impossible d’« accrocher » le monde mystérieux.
Là-dessus, l’observateur Vâlm, un excellent technicien formé dans les écoles martiennes, cria qu’il voyait jaillir un système solaire entier.
Muscat, Vania, Stewe, le commandant et bien d’autres, coururent aux hublots.
Mais l’espace demeurait l’espace, avec ses enchantements de points de clarté piquetés sur les gouffres aux sombres splendeurs.
On sortait du grand courant et la visibilité était fort nette. Martinbras fit venir Vâlm, tempêta, le menaça de conseil de guerre pour avoir, étant à son poste, été assez distrait pour s’endormir et rêver d’un système solaire imaginaire.
Vâlm jura par le Dieu du Cosmos qu’il avait vu, et il décrivit : un soleil à la surface d’or vieilli, avec un second soleil d’intensité moindre, qui n’était peut-être qu’une planète géante, d’un beau coloris bleu-vert. Les autres éléments étaient incontestablement des planètes. De tons et de grandeurs variés, cela formait dans le ciel, en direction tribord 22 grades, une sorte de fantastique ballet.
Le Martien précisa d’ailleurs que tout cela avait un aspect un peu particulier. Son œil exercé n’avait nullement reconnu la rotondité de ces corps célestes exceptionnels.
Ce qu’il avait vu — ce fut sa propre expression — c’étaient des disques, non des globes.
Affirmation qui frappa tout le monde.
Car s’il existait un monde en 2D comme il y avait des créatures bidimensionnelles, tout cela, par voie de logique, devait être plan et dénué de la troisième dimension.
Robin Muscat exprima son opinion :
– Vâlm doit avoir raison… Nous arrivons dans un univers, encastré ou non dans le nôtre, où toute notion de cosmogonie est bouleversée. Ici, tout est plat et, contrairement à ce qui se passe partout ailleurs dans la Galaxie, la terre n’est pas ronde.
Martinbras voulut bien admettre que Vâlm n’avait pas rêvé, mais il tripla les observateurs, par quart.
D’ailleurs, à bord, nul ne songeait à dormir. Plus de repos, on passait précipitamment à table pour déguster les excellentes conserves qui servaient à agrémenter la monotonie du voyage. On avalait un verre et on revenait aux hublots.
Muscat, la sueur au front, se donnait un mal de chien pour communiquer avec Coqdor et lui transmettre la déconvenue générale.
Le chevalier lui envoya de nouvelles coordonnées, qu’il devait sans doute à son compagnon. Martinbras rectifia la marche du navire en conséquence.
Des heures passèrent.
Un des physiciens, bras droit de Stewe, se mit à hurler. Lui aussi avait vu. Mais, une seconde après, il le reconnaissait lui-même, tout avait disparu.
Muscat pestait contre cette Galaxie fantôme et Martinbras jurait que cette partie de l’espace était ensorcelée.
Pourtant, le physicien en second donnait des précisions. À peu de chose près, il avait vu la même chose que Vâlm l’observateur patenté.
– Un monde ? non… Plutôt la figuration d’un monde solaire. Mais qui eût été, dans l’espace, à l’échelle exacte…
Trois fois, dans les « jours » qui suivirent, l’incident se reproduisit.
Robin Muscat, à son tour, fut victime de ce qu’on commençait par estimer être une hallucination collective. Stewe admettait la psychose, fréquente dans les randonnées spatiales. Il pensait que, peut-être, le récit initial de Vâlm avait influencé les observateurs suivants.
Martinbras, en vieux routier des étoiles, grognait qu’il n’était pas impossible qu’on fût victime d’un tour pendable de l’ennemi. Les créatures en 2D ou peut-être d’autres êtres de l’espace, avaient des moyens inconnus des humanoïdes pour éloigner ou perdre les conquistadors trop audacieux qui s’approchaient de leur domaine spatial.
Un nouvel élément, des plus intéressants, sembla cependant prouver qu’il n’y avait nulle psychose collective, mais peut-être un phénomène réel, si ahurissant fût-il.
Le monde mystérieux fut enfin aperçu par plusieurs témoins à la fois, dont Vania et Stewe.
Cette fois, ils furent tous formels. Non seulement ils avaient entrevu de façon fugace, mais tout de même assez précise, les soleils colorés et les diverses planètes déjà décrites (le tout en 2D) mais la disparition s’était effectuée de telle sorte qu’ils avaient vu comment s’effaçaient d’aussi exceptionnels corps célestes, phantasmes ou réalités.
Un mouvement pivotant, comme si chaque disque tournait très rapidement sur un axe aussi invisible que géant.
Et tout retournait au néant.
On rapprocha immédiatement un tel fait de ce qui avait été antérieurement observé lors des rapts individuels ou collectifs qui avaient eu lieu dans les cinémas galactiques et dont les créatures bidimensionnelles s’étaient rendues coupables.
Là aussi, on avait cru voir pivoter les êtres monstrueux. Ensuite, selon le cas, ils reparaissaient ou disparaissaient totalement. Mais le mouvement était le même.
Stewe pensait donc que le fait était inhérent à la nature curieuse du monde en 2D qu’on apercevait selon certains angles de visée.
Ils reprirent tous courage. Coqdor n’avait pas été trompé par son singulier compagnon. Les guides spectres les avaient bien amenés à proximité du point crucial de rencontre des deux univers.
Un peu d’euphorie régnait à bord du Fulgurant.
Certes, il était utopique de pouvoir penser à un atterrissage sur une de ces planètes. Comme l’avait dit Robin Muscat, en un tel Cosmos, la terre était peut-être circulaire, mais elle n’était pas ronde, du moins plus exactement globoïde ou presque, comme la totalité des corps célestes.
Coqdor, télépathiquement, transmit du nouveau.
Son bizarre camarade entrait en communication avec ses semblables. Et ce qui n’était pas le moins curieux de l’aventure, c’est qu’il se disait décidé à remplir le pacte jusqu’au bout. On l’avait libéré et lui avait permis de retourner vers son monde à lui. Il était précisé que, usant de son formidable pouvoir de muter les humains par contact, il rendrait à Coqdor sa nature originale.
Comment le chevalier communiquait-il avec lui ? Cela demeurait un mystère, explicable peut-être seulement par la puissance psychique exceptionnelle de l’homme aux yeux verts. Toujours est-il que Coqdor, maintenant qu’il se heurtait à ce cosmos numéro deux, devait agir. C’est-à-dire s’incorporer aux créatures en 2D qui semblaient posséder quelque chose comme un esprit unique, une âme collective bien qu’ils fussent, depuis leur projection luminique, des apparences d’hommes et de femmes.
C’est ainsi alors que le Fulgurant continuait à croiser dans les mêmes parages, guettant une nouvelle apparition du monde inconnu, que Vania éprouva une formidable surprise.
Elle regardait sans cesse au hublot, inévitablement flanquée de Râx.
On entendit le monstre ailé jeter un long sifflement alarmant.
Muscat se précipita et releva la jeune fille évanouie.
Mais, tout en la soutenant et en dégrafant son corsage-combinaison, il ne perdait pas un iota de ce qui se passait dans l’espace immédiat.
Il faillit s’étrangler.
Il voyait les guides spectres. Les créatures en 2D.
Mais il n’y en avait plus seulement deux. Trois fantômes flottaient, naviguant de conserve avec l’astronef.
Entre le guide-monstre et Coqdor, un humain plat apparaissait. Robin Muscat ne le connaissait que par ses photos, mais il l’identifia immédiatement.
C’était Patrice Romin, ex-pilote du Sigma, muté par les êtres en 2D et fiancé de Mlle Vania.
CHAPITRE IV
Si Patrice, parmi les victimes du monde en 2D semblait avoir bénéficié de circonstances exceptionnelles, c’était évidemment pour une raison précise.
C’est ce que Robin Muscat, attentif aux effluves psychiques émis de l’être Coqdor, s’efforçait de comprendre.
Les yeux clos, grimaçant un peu, le solide policier, assis, le visage entre ses deux poings, répétait au fur et à mesure les pensées que lui dictait son ami.
Vania notait scrupuleusement, sous la surveillance de Stewe.
Râx, lui, ne quittait pas le hublot, où s’écrasait son faciès de bouledogue. Il voyait, flottant dans le vide, trois spectres mais un seul l’intéressait.
Son maître était là et il paraissait rasséréné.
Voilà à peu près ce qu’on pouvait conclure des révélations de Coqdor, lui-même affranchi sur ce sujet par Patrice, Patrice-spectre, Patrice muté en 2D et que Vania avait eu l’immense joie, après l’émotion initiale, de pouvoir regarder, tandis qu’il lui envoyait des baisers, lui faisait des signes d’intelligence, exprimant comme il le pouvait son amour pour celle qu’il appelait son étoile.
Lors du rapt du Sigma, touché en sa masse par la force émanant des êtres en 2D, l’astronef tout entier et son équipage avaient immédiatement perdu une dimension.
Navire et hommes s’étaient trouvés totalement asservis à ceux qui leur avaient communiqué et imposé leur étrange nature.
Sauf cependant Patrice, qui n’était pas totalement sous leur domination et leur avait donné, depuis ce kidnapping spatial, ce qu’il eût été peu en situation d’appeler du fil à retordre.
Patrice était muté comme les autres, mais gardait une faculté, celle de ne pas s’incorporer à ce monde global que semblait être le bidimensionnel.
On eût dit qu’il louvoyait entre 2D et 3D et si son corps était absolument muté comme les autres victimes, il conservait une indépendance d’esprit particulière.
Coqdor avait ainsi pu le contacter aisément, parmi la foule des humains privés de la dimension 3.
Que s’était-il passé ? Patrice lui-même pensait qu’au moment de l’attaque contre le Sigma, il était dans sa coupole de dépolex, pratiquement isolé du cockpit proprement dit, parfaitement opaque. Exposé à la clarté d’un proche soleil, il semblait vraisemblable que la pluie de photons, peut-être constituant un rayonnement exceptionnel, avait gêné l’action des créatures monstrueuses.
C’est en sorte par un phénomène luminique qu’il restait un peu en deçà du monde en 2D, sans pour cela pouvoir rejoindre aisément le Cosmos normal.
Ce qui lui avait permis, s’échappant de son corps, ou de ce qu’il en restait, d’être pendant un instant absolument extra-dimensionnel et de pointer sa pensée sur Vania.
En quelque sorte, la vision de la photo mobile n’était pas une réalité, seulement une impression cérébrale engendrée chez la jeune fille par l’action de l’esprit de Patrice venu la visiter.
Mais, pris « organiquement » dans le remous du monde 2D où tout était redoutablement collectif, il n’avait guère pu récidiver, du moins jusqu’à la Terre. Robin Muscat, à son tour, présent auprès de Vania, avait subi la même impulsion et reçu — le croyant visuel mais en réalité parce que son nerf optique était directement excité — le message qui donnait la clef de l’énigme : trois moins un, égale deux.
Forts de ces révélations, les passagers du Fulgurant en conçurent une singulière espérance.
Avant de parvenir à libérer toutes les victimes humaines et à vaincre, si c’était possible, les créatures-monstres, ne pourrait-on ramener plus aisément Patrice à ses dimensions normales ?
Le cœur de Vania sautait dans sa poitrine.
Oui, elle voulait croire cela. Déjà, elle s’exaltait, et bien que toujours maître de lui, Robin Muscat se sentait enclin à l’optimisme.
Le glacial docteur Stewe les doucha un peu moralement. Selon lui, on se trouvait avec Patrice devant un cas particulier. Plus que les autres, le pilote du Sigma était noyé dans un monde à part. Était-ce favorable ou cela constituait-il un handicap ? Il n’osait se prononcer.
On savait au moins une chose : les êtres mystérieux avaient le pouvoir de muter les humains par contact. Et cela dans les deux sens : vers 2D comme vers 3D. Donc, s’ils étaient de bonne volonté, il leur était loisible de libérer leurs prisonniers, à commencer par Patrice Romin et, naturellement, Bruno Coqdor lui-même qui, du moins à partir du labyrinthe aquarium, avait déjà effectué quelques petites balades.
On décida, en conséquence de tels raisonnements et puisqu’on était arrivé au point souhaité, d’amener les trois spectres dans la prison de lumière.
Les prodigieux appareils de Stewe s’en chargèrent.
Il braqua sur eux ses projecteurs et les trois fantômes s’effacèrent du vide.
Penchés sur le voyant du labyrinthe aquarium, Vania, dont les beaux yeux ruisselaient de larmes, regardait les trois homoncules, dont l’un était l’homme qu’elle aimait le plus dans toute la Galaxie.
Muscat se remit en communication télépathique avec Coqdor. On sait que les échanges de messages duraient longtemps, Muscat ne parvenant pas à la transmission immédiate de Coqdor et devant le laisser ensuite venir glaner la réponse dans son cerveau qu’il décantait au maximum de toute idée parasite. Travail peu commode à réaliser.
Enfin, on se mit d’accord. L’être-guide avait rempli sa mission, soit la première partie du marché. Il avait mené le Fulgurant jusqu’à son propre monde que, maintenant, ceux de l’astronef continuaient à apercevoir de façon intermittente, fantômes de soleils et de planètes étalant leurs disques dans l’espace.
Les Humains voulaient eux aussi tenir leur promesse et libérer définitivement le guide qu’ils tenaient à leur merci tant qu’il était prisonnier de la boîte de lumière.
– Je me demande, disait Robin Muscat, s’il est tellement rassuré. Mais que se passe-t-il dans ce qui est l’esprit de ce type-là, si je puis dire ? Dans l’espace, il pouvait encore filer, et avec Coqdor s’il le voulait. Il a été fidèle. Il nous a menés où il convenait. Il s’est laissé filmer de nouveau, c’est-à-dire absorber luminiquement.
– Nous devons donc le libérer, c’est notre devoir, dit doucement Vania.
– Oui, petite amie. Mais quand il aura consenti à nous renvoyer Coqdor et votre cher Patrice.
Elle soupirait en souriant, tant elle était émue.
Muscat sut, par Coqdor, que l’être exigeait d’être rejeté photoniquement dans le vide dès l’instant où il aurait rempli le pacte.
On lui fit savoir que c’était d’accord. Haletants, Vania, Martinbras et l’homme de l’Interplan, se tenaient devant le labyrinthe aquarium, que Stewe manœuvrait en compagnie d’un de ses aides.
Râx, comme s’il comprenait que son maître devait revenir définitivement, on l’espérait, battait des ailes, sifflait en mineur, agité et fébrile. Stewe ne donnait aucun signe d’émotion. Chez lui, sauf rares exceptions, tout était intérieur.
Les physiciens agissaient sur les spots, sur les pellicules photos, sur tous les éléments qui donnaient, à une image placée dans le curieux dédale, la faculté d’émaner des clichés dans tous les azimuts possibles, soit de passer du 2D au 3D.
Mais la mutation totale ne pouvait s’effectuer que par la volonté de l’être qui disposait, en dernier ressort, du pouvoir convenable à restituer à un humain sa forme première.
Vania défaillait, quand elle comprit que le moment fatidique arrivait.
Muscat lui tenait la main, l’encourageant de son sourire. Râx siffla.
Stewe appuya sur un bouton. Il y eut, dans la boîte de lumière, une sorte d’éclair extrêmement fugace, d’une tonalité visuelle jamais entrevue des humains.
Un homme se dressa dans le laboratoire de l’astronef.
Au même moment, dans le vide, on put voir se projeter la créature mystérieuse.
Un bref instant, sa silhouette s’agrandit, devint immense, phénomène souvent observé depuis l’envol de la Terre.
Et puis, alors que le monde étrange paraissait sur l’horizon céleste, il fut loisible de voir que le monstre s’éloignait, à une vitesse insensée, et s’effaçait à jamais dans cette direction, heureux sans doute d’avoir retrouvé un univers dont il avait été séparé et qu’il n’avait pu rejoindre par ses propres moyens, ce qui l’avait amené à accepter le pacte proposé par Coqdor.
Mais des cris éclataient dans le labo :
– Coqdor, mon cher Coqdor…
Le chevalier subissait les effusions et Râx, dressé contre le grand corps athlétique, les ailes étendues, immense, impressionnant, léchait avec entrain le nez de son maître.
Cependant, le visage du chevalier exprimait une grande tristesse. Muscat, qui lui avait pris les mains à les broyer, recula soudain :
– Coqdor ! Mais alors…
Martinbras, de son bras puissant de vieux marin du ciel, soutenait Vania. Elle tremblait, mais ne pouvait plus prononcer une syllabe.
– Patrice Romin ? demanda la voix sèche du docteur Stewe.
Coqdor, du pouce renversé, montra la boîte de lumière.
– Il est là.
Vania se précipita. Par le voyant, elle vit Patrice, Patrice minuscule, Patrice en 2D, un Patrice qui vivait de cette vie fantastique, mais qui n’en demeurait pas moins captif du domaine luminique.
Alors elle posa sa tête charmante sur le labyrinthe, cherchant à l’enlacer de ses bras, comme si elle étreignait Patrice lui-même, et elle se mit à pleurer en silence.
Sombre, Bruno Coqdor disait la vérité.
Oui, la créature avait dû, pour rejoindre les siens, se faire en quelque sorte téléporter par le Fulgurant, en demeurant dans le sillage du navire. Seule, elle eût été perdue dans l’univers. Un soutien lui était nécessaire pour le voyage.
Mais son désir d’être libérée au moment de la mutation s’expliquait.
Le monstre rendait sa forme à Coqdor, mais, juste au moment d’être relancé dans le vide, si près du monde en 2D qu’il n’avait plus qu’à le rejoindre par ses propres moyens, il laissait filtrer une dernière pensée que captait Coqdor.
– J’ai pactisé avec vous, vous m’avez aidé, je vous ai guidé et je vous libère. J’ai promis pour vous, non pour l’autre humain qui ne m’intéresse pas.
Si bien que « l’autre humain », Patrice Romin en la circonstance, ayant réussi à l’extraire du magma bidimensionnel, demeurait encore à mi-distance entre 2D et 3D, coincé, en quelque sorte, dans le labyrinthe aquarium, où il n’était plus qu’une petite silhouette plate, un peu ridicule comme un ludion iridescent dans une onde luminique.
La douleur muette de Vania faisait peine à voir et tous ces hommes forts, ces routiers des espaces interstellaires, qui avaient lutté contre tant de monstres, bravé tant de périls, dans les gouffres effrayants de l’univers où la vie prend des formes surprenantes, se trouvaient stupides devant cette femme qui sanglotait.
Râx, consentant enfin à abandonner Coqdor, vint tout près de Vania, et, de son mufle, se frotta contre elle, levant par instants ses yeux de topaze, cherchant de son mieux à la consoler.
Muscat, Coqdor, Stewe et Martinbras se concertaient à voix basse.
– Tout n’est pas perdu, dit Stewe de sa voix particulière. Il est là. Il sera peut-être plus aisé de le sauver, lui, que les quelque six cents autres humains enlevés par nos adversaires. Je pense qu’avec un de mes…
Une voix éclata dans l’interphone :
– Commandant ! Alerte ! Nous sommes attaqués…
Par les hublots, ils virent.
Venant du fond du grand vide, émanant sans doute des disques titanesques qui étaient la représentation visuelle de leur univers, des êtres en 2D, par centaines, par milliers, fonçaient sur le Fulgurant.
CHAPITRE V
Un observateur qui eût eu le loisir d’assister aux évolutions des assaillants de l’astronef aurait pu découvrir un bien singulier spectacle.
Non seulement les êtres en 2D formaient, dans le grand vide, de véritables guirlandes, sinon humaines, du moins à apparence d’humanoïdes, mais encore un grand nombre d’entre eux glissaient déjà le long du cockpit.
Stewe, par le truchement de ses appareils-armes, pouvait se rendre compte de cet état de fait. Des ondes réversibles lui permettaient de guetter les mouvements de l’ennemi, même vers la carène.
Il songea au Sigma et le danger lui apparut dans toute son horreur.
Déjà, le Fulgurant était bizarrement couvert de ces silhouettes luminescentes. Silencieux et redoutables, les monstres impalpables recouvraient en grande partie la masse du navire de Martinbras.
Stewe jeta un ordre, de sa voix mal timbrée.
Il y eut une sorte d’éclair et l’écran d’invisibilité, couramment utilisé pour les vaisseaux de l’espace en temps de guerre, joua immédiatement.
Ainsi, on établissait une coupure entre les assaillants et le vaisseau.
Stewe s’expliqua :
– Je suppose qu’ils ont utilisé un tel procédé pour « noyer » en quelque sorte la masse du Sigma. Ils peuvent muter un humain, voire un objet de volume limité. Pour venir à bout d’un navire spatial, il leur faut le nombre. Sans doute tentaient-ils de nous amener tous, avec notre astronef, dans leur monde dimensionnel. Le Fulgurant étant désormais invisible, j’espère limiter les dégâts…
– Mais, fit remarquer Coqdor, il y en a encore un certain nombre sur le cockpit.
– Oui. Pas assez, ce me semble, pour provoquer la mutation de dizaines de milliers de tonnes, ce que représente le Fulgurant.
Muscat grogna :
– Nous voilà plongés dans l’enveloppe d’invisibilité, aussi gênante pour nous que pour l’adversaire. On a perdu du temps. La meilleure défensive, c’est l’offensive.
– Vous retardez, vieux bouledogue. On disait ça sur la Terre, au bon vieux temps des premiers buildings et des aérotrains.
– La préhistoire ! Mais la tactique est toujours la même. Quand on a signalé cette invasion de guignols iridescents, que ne leur avez-vous envoyé, Stewe, vos fameux rayons ?
– Il fallait savoir ce qu’ils nous voulaient. En fait, nous ne le savons pas encore. Du moins sommes-nous protégés contre une invasion en masse.
Le commandant Martinbras cria soudain, par l’interphone :
– Alerte. Un commando m’est signalé dans la chambre des machines.
– Mille comètes, vociféra Robin Muscat, tandis que Coqdor blêmissait.
Stewe ne dit pas un mot mais, de son laboratoire, il prit la défense en main.
Partout à bord de l’astronef, des projecteurs disposés dans divers azimuts et destinés à la défense intérieure, lancèrent leurs fulgurances.
Si elles étaient inoffensives pour les humains, ces lueurs savamment calculées semblèrent aussitôt faire grand effet sur les assaillants fantômes.
Muscat, Coqdor, Martinbras, couraient aux machines.
Ils virent des douzaines de créatures glisser, formes luisantes, le long des parois.
Stewe avait fait transmettre ordre, par Martinbras, à tous ceux du navire d’éviter à tout prix le contact de l’ennemi.
Chacun devait se tenir écarté des parois et, si les monstres luminescents avançaient au long du plancher, de grimper, de se suspendre, de refuser sous peine de mort d’être atteint par la forme vivante.
Un des mécaniciens, surpris par l’invasion, avait déjà été muté et ses camarades, désespérés, l’avaient vu devenir flou, puis n’être plus, le long du flanc d’une grande dynamo, qu’une silhouette qui se débattait entre deux créatures qui l’entraînaient.
Mais la riposte de Stewe ne s’arrêtait pas aux écrans lumineux plus ou moins en trompe-l’œil, destinés à stopper, ou du moins à circonscrire le flot des êtres en 2D.
Sur ses instructions, on commençait la contre-attaque.
L’invisibilité extérieure semblait bien avoir interdit au gros de la horde fantôme de se ruer sur le Fulgurant.
Mais si on était relativement tranquille de ce côté, il fallait à tout prix avoir raison du commando d’avant-garde.
Les ondes réversibles indiquaient que les créatures s’étaient effacées de la surface du cockpit, ce qui laissait supposer que tous les êtres vus ainsi constituaient le commando lui-même et, maintenant, avaient réussi à s’infiltrer par un hublot dans la salle des machines.
Ils attaquaient et avaient fait une première victime. C’est alors que la mitraille de Stewe entra en action.
Des spots, jetant des javelots de photons inversés destinés à créer les zones d’invisibilité, gênaient terriblement le mouvement du commando, dont les membres ne pouvaient les franchir, le support luminique indispensable faisant alors défaut.
D’autre part, les caméras qui remplaçaient l’artillerie et la mitraille, les flashes, qui faisaient office d’armes individuelles, commençaient très sérieusement à faire des ravages parmi les êtres en 2D Robin Muscat jubilait :
– Heureusement qu’ils sont vulnérables ainsi…
Tout être en 2D photographié ou filmé était absorbé, neutralisé, prisonnier du film ou de la pellicule.
Seulement, ils avaient dû se rendre compte du péril car, maintenant, ils se déplaçaient avec une incroyable vélocité et, souvent, le cliché était pris dans le vide, tant les monstres luminescents savaient se dérober à temps.
– Nous les tenons, grinçait Stewe. Les rayons d’invisibilité vont les bloquer, petit à petit. Quand ils ne seront qu’une masse, dans un angle, nous pourrons les filmer en bloc et alors…
Mais c’était plus aisé à dire qu’à réaliser et, malgré la science de Stewe et le grand piège luminique qu’il avait tendu, les créatures poursuivaient leurs évolutions.
Elles se projetaient sur les plafonds, comprenant que les hommes, pour ne pas être touchés, évitaient les parois. Là, elles bougeaient inlassablement et, rapides comme des éclairs, échappaient aux crépitements des flashes, aux yeux des caméras.
Certes, on en avait coincé quelques-unes et un cri de triomphe éclatait dans l’astronef chaque fois qu’un des monstres s’effaçait, dévoré photographiquement.
Mais ils devenaient de plus en plus prudents, de plus en plus rapides et, à plusieurs reprises, ils avaient réussi à neutraliser des objets, des instruments, en les contactant, les rendant flous, puis les réduisant à n’être plus que des images qu’ils emmenaient avec eux.
De la salle des machines, le gros du commando avait réussi à s’échapper.
C’était, maintenant, dans la grande salle de relaxe, où se trouvaient le bar et la piscine, que plusieurs dizaines de créatures bidimensionnelles commençaient à couvrir les plafonds et le haut des parois.
Stewe, Muscat, Coqdor, Martinbras, Vania elle-même, tous armés d’un flash, se joignaient aux matelots et aux techniciens.
La tactique des monstres consistait justement à éviter ce qu’on souhaitait, la concentration qui eût permis ce que Robin Muscat appelait un magnifique cliché, une magnifique photo de famille.
Pourtant, les caméras faisaient encore des ravages dans leurs rangs.
Mais, tant qu’un seul monstre demeurerait à bord, le danger persisterait et chacun risquait la terrible mutation.
Râx sifflait furieusement et voulait s’envoler pour poursuivre les créatures jusqu’au plafond et il fallait toute l’autorité de Coqdor afin de l’en empêcher.
Car le pstôr, lui aussi, pour peu qu’il touchât une créature du bout de l’aile, eut été changé en un bouledogue ailé à l’état d’image.
Parfois, comme obéissant à quelque mystérieux signal, les étranges démons filaient tous à la fois, si rapides que l’œil ne pouvait même saisir leur mouvement.
Ils passaient d’une salle en l’autre et il fallait les y traquer, en continuant à observer la consigne qui était de ne frôler la paroi sous aucun prétexte.
Une fois, au cours du passage précipité d’une salle à une autre, un des physiciens, emporté par sa passion, braquant son flash vers le plafond, se cogna contre le mur du platox.
Vania le vit et hurla de terreur.
Descendant comme un jet de foudre, un des monstres glissait le long du mur et touchait le malheureux.
Il y eut le flou habituel, puis la victime ne fut qu’une entité en 2D que les monstres entraînèrent dans leur infernal carrousel.
On courait, on se bousculait, on hurlait des ordres, on rappelait la stricte consigne de prudence :
– Écartez-vous des murs. Écartez-vous des murs…
Cependant, le nombre des envahisseurs commençait à diminuer.
On en avait assez filmés et photographiés pour décimer le commando et on pouvait espérer en venir à bout assez rapidement, du moins en redoublant de prudence.
Soudain, obéissant encore à quelque consigne insaisissable pour les humains, les créatures se groupèrent…
Ce fut si prompt qu’on n’eut pas le temps de réagir.
Elles formaient enfin le groupe souhaité, se juxtaposant tête bêche, si bien qu’on eût juré quelque motif de tapisserie.
Et la masse entière dégringola du plafond, le long de la paroi, pour arriver au plancher.
Affolés, les hommes se défendaient comme ils pouvaient, faisant crépiter les flashes dont les éclairs se mêlaient au ronronnement des caméras.
Mais il eût été trop tard pour stopper l’assaut. Du plancher, les démons allaient passer sous les pieds de leurs ennemis et en muter une grande quantité d’un seul coup.
Seul, Stewe, gardant son sang-froid, réussit à parer le choc.
Depuis le début de ce singulier combat contre l’ennemi silencieux, il avait observé et fait son profit des divers mouvements opérés par les êtres en 2D.
Il pressa seulement un bouton, juste au bon moment.
Un véritable halo luminescent, mais de vision imprécise, où le regard humain se perdait, naquit dans la salle, entourant littéralement tous les vivants qui s’y trouvaient.
Le commando s’y heurta et ne put le franchir, sa constitution étant faite de ces photons inversés créant l’invisibilité.
Les êtres parurent déroutés. Coqdor et Muscat, brandissant des caméras miniatures, en profitèrent pour détruire totalement le groupe des monstres, qui s’effaça totalement.
Un immense soupir de soulagement passa à travers le Fulgurant.
Plus de commando. Les envahisseurs, tous, on en était sûr, se trouvaient désormais prisonniers des appareils photographiques, inoffensifs pour l’équipage et ses passagers.
Malheureusement, on devait encore déplorer deux victimes, sans compter la disparition de quelques appareils précieux.
– Qu’importe, dit Stewe, ils sont avec eux, hommes et objets, dans nos appareils puisqu’ils n’ont pas eu le temps de les emmener dans leur monde. Nous réussirons à leur rendre leur forme première. Comment ? Je ne le sais pas encore. Peut-être en contractant un nouveau marché.
– À moins, dit Coqdor, que vous ne trouviez une autre solution…
Cependant, le Fulgurant ne pouvait poursuivre sa route avec l’écran d’invisibilité qui, s’il le protégeait, gênait considérablement la manœuvre du vaisseau spatial.
Stewe utilisa un autre procédé.
Il fit pratiquer, dans l’écran (d’ailleurs sorte d’immense cocon de photons inversés) qui englobait le navire, de petites ouvertures en rompant délicatement certaines zones de courant générateur.
Par ces ouvertures, on braqua les tubes-caméras qui avaient déjà servi à lancer dans le vide Coqdor-spectre et le guide-spectre, et à les réintégrer à bord.
Ainsi, on capta encore une grande quantité des êtres en 2D dont l’armée flottait dans l’espace, déroutée dans ses desseins par cette protection infranchissable.
Un peu plus tard, on assista à la débandade totale des créatures, que la science des hommes devait terriblement impressionner, par la façon dont Stewe et les physiciens jouaient de la lumière : cette lumière qui était en quelque sorte l’élément indispensable à de pareils monstres.
Et quand, enfin, l’alerte cessa, quand on put estimer que, du moins provisoirement, le Fulgurant ne risquait plus rien, le physicien se tourna vers Vania.
Son visage demeurait froid, immobile. Mais ses yeux luisaient.
– Maintenant, Mademoiselle, nous allons nous occuper de vous rendre Patrice.
CHAPITRE VI
Des luminoradars doublaient les guetteurs. Martinbras mettait tous les atouts dans son jeu. L’homme pouvait pallier la défaillance de la machine, et vice versa.
Une nouvelle attaque des commandos en 2D demeurait possible, en dépit de la panique qui avait provoqué le retrait de l’armée des extraordinaires créatures. Aussi le Fulgurant devait-il demeurer sur le pied d’alerte. Un des aides de Stewe prenait sans cesse le quart, afin de pouvoir être en mesure de déclencher le tir photonique dont les résultats avaient été si satisfaisants.
D’autre part, et à toutes fins utiles, on était prêt en permanence à faire fonctionner le cocon d’invisibilité.
Stewe ne s’emballait jamais. De son air froid, il avait déclaré :
– Ces êtres, quand ils sont eux-mêmes invisibles, c’est-à-dire qu’ils demeurent dans leur univers propre, sont inoffensifs. Mais, pour pénétrer dans le nôtre, la lumière leur est indispensable, puisqu’en quelque sorte elle les téléporte photoniquement. C’est donc par des jeux de lumière, et pas autrement, que nous pourrons les vaincre, sinon les anéantir. Du moins savons-nous déjà que le film et la pellicule nous permettent de les faire prisonniers.
Dans le laboratoire de Stewe, on pouvait ainsi compter, fixés sur gélatine, des douzaines de créatures, figées pour le moment.
À volonté, par le système du labyrinthe aquarium, il serait possible de les faire évoluer, dans un espace circonscrit.
En attendant la suite des événements (car il était impensable que les monstres n’en viennent pas à tenter quelque nouvel assaut) Vania ne pouvait prendre de repos.
Muscat et Coqdor avaient cependant doucement insisté. La prochaine expérience de Stewe serait une tentative de délivrance de Patrice Romin. Il n’était pas loin. Il ne demeurait pas dans l’univers en 2D. Pour l’instant, c’était une petite photo de laboratoire, demeurée dans le fameux dédale luminique qui avait déjà permis tant de mutations.
Malheureusement, pour tirer de là le pilote du Sigma, on ne disposait pas de l’extraordinaire pouvoir des êtres en 2D, capables à volonté de faire passer les humains ou les choses en 3D d’un monde à l’autre, d’un état plan à un état normal.
– Stewe a son idée, petite Vania. Courage ! C’est un grand savant, s’il est souvent désagréable par son visage immobile.
Ainsi parlait Muscat. Et Râx, avec ses bons yeux d’or, semblait dire son affection à Vania, à Vania à la fois désolée et pleine d’espérance.
Coqdor, lui, faisait œuvre très utile.
Tandis que Stewe mettait le dispositif luminique en marche, et que Patrice s’agitait dans l’aquarium fluorescent, tandis que son image apparaissait, grandeur nature, sur l’écran-témoin, le prestigieux chevalier, utilisant son psychisme exceptionnel, tentait d’entrer en relations avec l’entité.
Ainsi, il put lui dicter des pensées de réconfort et, au grand émerveillement de Vania, transmettre des mots très doux, des effluves de tendresse.
Un singulier dialogue, avec le cerveau de Coqdor pour truchement, put ainsi s’engager. Patrice narra la fin du Sigma, sa captivité et ses révoltes chez les êtres bidimensionnels et comment, grâce au rayonnement de l’étoile témoin de la mutation de l’astronef du commandant Yan-Ti, il avait pu échapper, du moins partiellement, à l’emprise de l’univers corollaire.
Parfois Vania, comme Patrice, oubliait les choses matérielles et, de nouveau, comme aux premiers instants, le chevalier aux yeux verts devait interpréter des paroles ou des pensées énamourées.
Muscat, qui assistait à ces expériences, plus ému qu’il ne voulait bien l’avouer, disait ironiquement que ce n’était pas la peine d’être un des premiers télépathes du Cosmos pour devenir le parfait secrétaire des amants.
– Quand vous prendrez votre retraite, magicien de mon cœur, je vous conseille vivement d’ouvrir une agence matrimoniale. À l’enseigne du pstôr amoureux. Mariages toutes conditions, extra-planétaires et extra-galactiques y compris. Si avec ça vous ne faites pas fortune !
– Taisez-vous donc, policier stupide, avec vos sottises, vous créez des parasites dans mon réseau d’ondes.
L’espoir renaissait donc, avec la bonne humeur ambiante. Certes, on était un peu énervé. Une incursion des monstres restait très probable, et on se demandait comment Stewe allait s’y prendre pour muter, de son propre chef, le spectre de Patrice en homme réel.
Vania allait du rire aux larmes, entre ses deux cavaliers servants et celui qu’elle aimait, et qu’elle pouvait voir lui sourire sur l’écran, lui faire des gestes affectueux, tandis que Coqdor, la sueur au front, les yeux clos, caressant Râx d’un geste machinal, lisait dans la pensée de Patrice ou lui transmettait les mots de Vania.
Enfin, Stewe se déclara prêt. Les cinq physiciens étaient présents, regrettant leur camarade victime de l’ennemi, mais que le patron espérait bien délivrer à son tour, avec tous les autres captifs de cet univers fantastique.
Martinbras et son état-major, sauf les officiers de quart, voulurent naturellement, eux aussi, assister à l’expérience.
Stewe, lui, semblait un professeur de faculté faisant un cours à Paris ou à Syrtis Major de Mars :
– Mademoiselle, Messieurs. Je vous ai entretenus des modalités qui semblent régler le comportement des êtres bidimensionnels, dans le milieu qui leur est propre. Je dis « semble », car nous en sommes réduits aux hypothèses. Cependant, le dialogue établi entre Patrice Romin et le chevalier Coqdor m’a apporté quelques données précieuses. Entre autres, confirmation absolue du fait que — une fois dans notre univers — ces créatures, fussent-elles d’origine tridimensionnelle, ne peuvent évoluer qu’avec le support luminique.
Il fit un temps, s’appuya sur le labyrinthe aquarium, cette géniale machine sur laquelle Vania avait déjà répandu des torrents de larmes, depuis qu’elle servait de prison au pilote du Sigma.
– En ce qui concerne notre sujet actuel, Patrice Romin, le jeu est quelque peu faussé. Il nous a révélé qu’une pluie de photons, sans doute d’un genre particulier, lui a évité d’être absolument asservi à nos ennemis, contrairement à toutes les autres victimes qui ont pris absolument la nature bidimensionnelle. Je me vois donc contraint de recourir à l’empirisme. Le procédé que je vais tenter est risqué, je tenais à le dire.
Il s’inclina devant Vania :
– Mademoiselle, tout comme votre fiancé Patrice Romin, vous dites accepter les risques de l’expérience.
La jeune fille inclina la tête en signe d’acquiescement.
Le plus grand silence régnait dans le labo. Il n’y avait qu’une toile de fond légèrement sonore sur l’assemblée, le vrombissement étouffé des moteurs de l’astronef.
Deux des assesseurs de Stewe avaient été désignés pour l’aider dans le délicat maniement des appareils.
Prévenu télépathiquement par Coqdor, Patrice, perdu dans le chaos photonique que Stewe avait su créer, se tenait prêt, lui aussi.
Les trois savants commencèrent par faire l’obscurité dans la salle.
Les assistants ne voyaient plus que la fluorescence des appareils, le doux étincellement des prismes qui avaient été disposés autour du labyrinthe et, sur l’écran, vaguement éclairé, la silhouette de Patrice, qui donnait des signes de fébrilité.
Vania tentait de se dominer, mais elle tremblait.
Coqdor, lui, assis un peu en avant de tous, les paupières fermées, paraissait dormir. En fait, il se tenait prêt à toute éventualité, Stewe et le sujet pouvant avoir besoin de lui pour une communication de dernière seconde.
– Notre ami est prisonnier de la lumière, dit Stewe, comme s’il poursuivait son cours. Nous allons donc tenter de décomposer ces lacs luminiques.
Il pressa un bouton. Tous les assistants laissèrent échapper un murmure d’admiration.
Entre deux appareils, situés à trois mètres l’un de l’autre, de part et d’autre de l’aquarium, une sorte d’écharpe éblouissante venait de naître.
C’était, entre les deux pôles prismatiques, un arc-en-ciel, le plus classique des arcs-en-ciel, allant de l’infrarouge à l’ultraviolet, par la gamme merveilleuse des sept couleurs, fondues, mariées de l’une à l’autre en un enchantement sans pareil.
On ne voyait plus rien d’autre que cette splendeur luminescente, d’un tel éclat que tous, émerveillés, se trouvaient baignés d’une aura aux tons septuples.
– Voyez, messieurs, voici la lumière. Par le prisme, l’homme sait la décomposer, la dissocier à volonté. Par un procédé que nous venons, mes collaborateurs et moi, de mettre au point, nous allons projeter, à travers un catalyseur prismoïde, ce qui constitue actuellement l’être même qui a nom, dans notre dimension : Patrice Romin. Cela constitue une tentative de libération de la forteresse photonique qui lui interdit de regagner sa dimension naturelle.
Les respirations se faisaient courtes. On attendait.
Râx, étonnamment fluidique, sentait l’angoisse générale. Il siffla, agacé. Coqdor lui donna une tape sur la tête pour le faire taire et le petit monstre ailé, sans doute vexé, s’enveloppa de ses ailes membraneuses et se tint tranquille.
– Chevalier Coqdor, voulez-vous demander au sujet s’il est prêt ?
Coqdor se concentra.
Sur l’écran, on vit le spectre Patrice qui inclinait la tête.
– Prêt, dit Coqdor.
Ensemble, sur un signe de Stewe, les deux assistants, placés latéralement à l’appareil, lancèrent deux courants commandant, l’un la projection de Patrice bidimensionnel hors du labyrinthe par le catalyseur et la grande écharpe de lumière, l’autre le mouvement général des prismes.
Une fraction de seconde, si brève que ce ne fut pour les assistants qu’une vision à peine saisie par la rétine, Patrice apparut, très droit, juste devant l’extraordinaire arc-en-ciel.
Patrice vrai, Patrice naturel, Patrice humain, Patrice lui-même.
Mais Vania elle-même, dont le cœur sautait dans la poitrine, n’avait pas eu le temps d’aller vers lui.
Immédiatement, il n’y avait plus de Patrice.
Du moins un seul Patrice réel, ou plus exactement la vision de Patrice en relief, tridimensionnel.
Mais devant les spectateurs, dont le moins ahuri n’était assurément pas le docteur Stewe lui-même, foudroyé du résultat de son expérience, on découvrait SEPT silhouettes humaines.
Sept silhouettes planes.
Sept Patrice de nouveau en 2D luminescents, correspondant chacun à une des couleurs de l’arc-en-ciel qu’il venait de traverser.
Que s’était-il produit ? Stewe, qui travaillait à l’aveuglette, jouant à tâtons de l’invraisemblable phénomène, ne pouvait pas l’expliquer, pas plus qu’il n’avait compris la nature de l’ennemi.
Sans doute (il tenta plus tard de raisonner) cela tenait-il encore à ce fait que Patrice demeurait oscillant entre 3D et 2D ; depuis la mutation du Sigma.
Le formidable jeu de prismes avait bel et bien dissocié la lumière servant de téléporteur au spectre. Seulement, celui-ci, simultanément, était lancé hors de l’aquarium, reprenant sa taille normale mais, restant encore à l’état photonique, subissait le sort qu’une loi de nature impose à la lumière décomposée prismatiquement.
Vania, immobile, incapable d’émettre un son, regardait les sept images de Patrice.
Sept images vivantes, violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange et rouge.
Sept visions de Patrice qui glissaient, le long des parois et du plancher, qui, toutes, convergeaient vers la jeune fille, entouraient son siège, tentaient — vainement — d’entrer en contact avec elle.
Muscat, Coqdor, qui avait ouvert les yeux, Martinbras, Stewe et les autres, contemplaient silencieusement Vania, noyée dans un flux de lumières qui, sur elle, s’embrouillaient, se juxtaposaient, sept fiancés, sept amants différents, tous à l’état spectral, mais qui avaient l’avantage sur les créatures ennemies de ne pas lui faire subir de mutations.
Elle demeurait simplement elle-même, sans ressentir le moindre attouchement, puisqu’un être humain ne saurait guère s’affecter d’un simple reflet lumineux sur son corps.
Et les sept Patrice n’étaient que cela, rien que cela.
Sept fois, ils tentaient de lui dire leur amour, sept fois, fantômes désolés et prévenants, ils tentaient de s’attacher à elle.
Ils coulaient sur son visage, sur ses épaules, sur sa gorge, ils rampaient le long de son être, ils l’enveloppaient de caresses de clarté, de baisers de luminescence, qu’elle ne pouvait sentir.
Et c’était cela le résultat de l’expérience, qu’on pouvait estimer être un désastre.
Certes, Stewe avait obtenu une nouvelle mutation, mais il était bien loin du résultat souhaité.
Sur l’écran, on ne voyait plus rien, ce qui démontrait que le spectre bidimensionnel correspondant à Patrice n’était plus dans le labyrinthe aquarium, ce qui fut fort aisé à vérifier.
Nul n’incrimina Stewe. Comme tout savant, il cherchait et la vérité de la formidable aventure lui échappait encore.
Comme toujours, il demeurait impassible, mais Coqdor, sondant son cerveau, ressentit une douloureuse impression. Stewe souffrait.
Consternés, ils virent Vania se lever, étouffant ses sanglots. Personne n’eut le cœur de dire un mot à la malheureuse.
Elle traversa le labo, se retira.
Et les sept spectres la suivirent.
Patrice-rouge, Patrice-orange, Patrice-jaune, Patrice-vert, Patrice-bleu, Patrice-indigo et Patrice-violet, créant un cortège impressionnant et d’une cruelle splendeur, formaient, à ses pieds, une sorte d’étoile mouvante qui se déplaçait, le long du plancher, au fur et à mesure qu’elle avançait.
Stewe, Coqdor et Muscat, discrètement, la suivirent.
Elle avança le long des couloirs. Les sept obéissant à une curieuse entente, s’étaient séparés. Le vert et le jaune glissaient le long du plafond, le rouge et le bleu l’encadraient, de part et d’autre, aux parois, et l’orange, l’indigo et le violet continuaient à traîner à ses pieds, comme des ombres du grand amour qu’ils représentaient.
Quand elle regagna sa cabine et s’y enferma, les spectres y pénétrèrent avec elle.
Et personne n’osa plus la déranger.
CHAPITRE VII
La cabine était si bien insonorisée que Vania aurait pu se croire encore dans son studio du Cosmostella.
Seule, fumant une cigarette de faoz, elle connaissait des moments d’extraordinaire désarroi.
Elle avait été séparée de Patrice et put redouter de ne le retrouver jamais.
Mais, de toute sa science, Stewe avait cherché une solution. Le résultat était, sinon un échec, du moins une surprise formidable.
Quelle femme avait jamais connu ce qu’éprouvait Vania ? Autour d’elle, il y avait sept répliques, sept exemplaires de Patrice. Sept fois vivant, il n’en demeurait pas moins absolument incapable de la rejoindre, voire de communiquer avec elle.
En permanence, les sept Patrice, les sept tons du prisme, évoluaient lentement, tristes comme les regrets d’une fête perdue. Leurs taches, si jolies à contempler, tournaient, glissaient du plafond aux parois, du plancher aux meubles.
Parfois, ils osaient venir jusqu’à la couchette où elle était étendue.
Vania voyait le reflet bleu, ou pourpre, ou d’un beau jaune d’or, qui épousait les formes du meuble, puis de la literie conditionnée sur laquelle elle reposait.
Silencieux, un des Patrice, toujours bidimensionnel, mais éclatant de couleur, arrivait près d’elle et, de la main, elle avait le geste d’une caresse.
Mais c’était alors sa main qui devenait bleue, ou pourpre, ou jaune d’or. La rencontre demeurait impossible.
Et les six autres Patrice oscillaient doucement sur eux-mêmes, avec des gestes qu’on pouvait interpréter comme exprimant le désespoir, tant ils déploraient cet état de choses.
Les amis de Vania avaient bien tenté de venir la rejoindre, de l’aider dans son invraisemblable malheur.
Gentiment, mais fermement, elles les avait découragés.
Elle préférait rester seule et, s’inclinant, ils respectaient son isolement.
Isolement d’ailleurs relatif, puisque les sept spectres lui tenaient une singulière compagnie, bien que leur étrange étreinte demeurait vaine.
Quelquefois, ils se groupaient, et cela constituait, quand leurs lignes rigoureusement exactes se juxtaposaient dans un certain ordre, un nouvel aspect de Patrice, plus blafard, mais plus proche de l’original. Cela ne durait pas. On eût dit que les sept ne pouvaient guère s’accorder, et Vania se disait que chaque couleur correspondait peut-être mystérieusement à des arcanes secrètes de l’humain.
Patrice-bleu, c’était l’amoureux tendre qu’elle connaissait. Patrice-rouge, peut-être l’homme d’action, le pilote enthousiaste, voire violent, qui menait les astronefs à travers l’espace.
Patrice-vert, c’était l’espoir et elle lui gardait une préférence secrète, encore qu’elle trouvât du charme à Patrice d’or, irradiant de sa force et de sa beauté virile, et succombât aussi à l’envoûtement qui émanait de Patrice-violet, le poète, le romantique attardé qui lui envoyait, depuis les étoiles, de doux messages d’amour.
Ces messages, elle s’enivrait de les entendre encore en caressant délicatement le disque d’émeraude venu de Bételgeuse. Et les mots, dans leur simplicité, lui redisaient ce que les sept fantômes ne pouvaient exprimer.
Muscat et Coqdor s’étaient concertés. Pouvait-on laisser Vania sombrer dans tant de mélancolie ? Cette réclusion volontaire ne lui valait sûrement rien.
– Et puis, vivre avec ces bonshommes de couleur, ces fantômes plats, si brillants soient-ils, ne croyez-vous pas qu’il y a de quoi détraquer le cerveau de la plus équilibrée des jeunes filles ?
Coqdor acquiesçait à ces propos du policier. Lui avait songé à chercher de nouveau le contact avec les sept Patrice. Le docteur Stewe l’y aurait vivement encouragé, mais Vania s’y était opposée. Elle ne voulait plus qu’on pénétrât dans sa cabine, elle s’isolait, avec son chagrin, et les phantasmes vivants, sept fois spectres de son amour impossible.
Stewe, lui, cherchait une nouvelle solution.
Il enrageait. Devant le mystère des êtres en 2D, lui, le rationnel, le cartésien, devait bien admettre qu’on devait s’en remettre à des procédés relevant de cet empirisme qu’il détestait.
Il imagina d’utiliser le disque de Newton et s’en ouvrit à ses amis.
Coqdor vit tout de suite le côté un peu naïf de la chose. Muscat, lui, déclara tout de go que les choses les plus bêtes en apparence sont parfois efficaces dans leur simplicité, propos qui ne fit plaisir ni à Stewe ni à Coqdor.
Pour cela, Stewe établit un immense disque, de trois mètres de diamètre, susceptible de tourner à une vitesse folle.
Martinbras et ses officiers étaient de mauvaise humeur.
Ils avaient la responsabilité de l’expédition et estimaient qu’on perdait un temps précieux.
Seulement ils ne pouvaient rien faire sans les savants et les savants redoutaient d’attaquer les premiers.
Si on se lançait contre le soleil et les planètes en 2D, que ne risquait-on pas ?
Martinbras rongeait son frein, mais il devait bien admettre qu’il eût été désagréable de voir son navire, ses hommes, ses passagers et lui-même réduits à l’état de spectres relevables de la seule luminosité.
Coqdor se rendit enfin chez Vania et, avec patience, lui exposa l’idée de Stewe.
C’était un bien faible espoir, mais elle se tira de sa torpeur et admit qu’il fallait essayer.
Certes, les sept Patrice ne pouvaient l’entendre ni la comprendre. Ce fut encore le chevalier qui, enfin autorisé, chercha le contact psychique.
Cela n’alla pas tout seul.
Le puissant télépathe ne s’adressait plus à un seul esprit, mais à sept à la fois et il avait toutes les peines du monde à « accrocher » une pensée réceptive.
Il peina, transpira beaucoup et, après un premier essai, se déclara extrêmement las.
Vania retrouva sa tendresse féminine pour essuyer de son mouchoir le front embué de l’homme aux yeux verts, tandis que Râx, que les expériences de son maître inquiétaient toujours, lui léchait les mains, s’arrêtant parfois pour siffler tristement.
Dans la cabine de Vania, où il avait accompagné Coqdor, il semblait avoir été très frappé par les sept couleurs du prisme. Il avait tenté de s’élancer, en battant des ailes, pour les rejoindre, mais s’était tapé le nez contre la cloison et le plafond, et en avait paru très vexé.
Enfin, Coqdor avait pu croire avoir établi le duplex. Ce n’était pas chose aisée. Tantôt il rencontrait en pensée un Patrice compréhensif et patient, et tantôt c’était un être bouillonnant, coléreux, agressif, qui heurtait l’onde. Ou bien un Patrice timide, voire timoré, dressait des obstacles mentaux, en suggérant des périls inconnus, des difficultés inattendues.
Heureusement, dans les sept aspects du caractère, parmi les sept personnalités de l’homme-Patrice, le courage, la générosité, l’esprit d’enthousiasme dominaient.
Si bien que Coqdor finit par convaincre les sept de se prêter à l’expérience de Stewe.
Vania se rendit dans le laboratoire, fidèlement escortée de ses sept fiancés fantômes.
Les matelots et les physiciens étaient silencieux, angoissés, en voyant ce singulier cortège.
La jeune fille, cependant, avait paru reprendre un peu d’espérance.
L’œil plus vif, animée d’un feu renouvelé, elle voulait croire que l’essai, si simpliste soit-il, donnerait un résultat. Tout valait mieux, à ses yeux, que de laisser Patrice dans cet état monstrueux.
Stewe et ses aides avaient donc bâti, à la hâte, une machine rudimentaire, tranchant sur le fatras extrêmement complexe des appareils établis pour repousser, capturer et, si possible, détruire les créatures inconnues.
Le disque, dressé latéralement, était prêt. Vania prit place devant et Coqdor, usant ses forces, transmit aux sept Patrice la pensée qu’ils aient à se placer sur le disque, tous dans la même position, la tête vers le centre, de façon à reformer un arc-en-ciel circulaire, vivant celui-là, schématique mais absolu.
Quand enfin ils eurent pris place de façon convenable, on fit tourner le disque, à allure grandissante.
Il se passa ce qui se passe toujours dans ce cas, depuis que le génie newtonien l’a révélé aux hommes. Les sept couleurs reconstituèrent la lumière blanche.
C’est-à-dire que la juxtaposition apparente créa un Patrice normal, apparent, parfaitement en relief, qui souriait à Vania.
Il était si net, si vivant, que Râx s’élança vers lui, saisi d’un irrésistible courant de sympathie.
Le pstôr sifflait joyeusement et se dressait, étendant ses ailes immenses, cherchant à lécher le nez de l’homme qui l’attirait, mouvement qui lui était familier dans ses minutes d’expansion sans calcul.
Mais, une fois encore, ce fut la déception.
Râx retomba lourdement, ayant calculé son élan pour poser la base de ses membres ailés sur les épaules de Patrice, ou tout au moins du Patrice que, comme les assistants, il croyait voir.
Et la bête retomba lourdement, avec un gémissement.
Parce qu’il n’y avait rien. Rien qu’un fantôme unique, constitué seulement sur la rétine des spectateurs par la réunion des sept couleurs du prisme.
– La lumière nous a encore joué un tour, dit froidement Stewe.
Vania masqua son chagrin et regagna sa cabine.
Le disque avait cessé de tourner et les sept Patrice, individuellement apparents, lui avaient, si l’on peut dire, emboîté le pas, la suivant tristement.
La consternation sévit de nouveau. Stewe s’ingéniait à déjouer les pièges photoniques, mais en vain. Le processus des mutations, qu’il eût juré devoir être simple, comme tout ce qui relève des lois naturelles, lui échappait encore et ses hypothèses s’écroulaient les unes après les autres.
Muscat et Coqdor, et le commandant Martinbras, se consultaient, cherchant, eux aussi, une solution, mais avec des moyens moins scientifiques.
– Je suis sûr d’une chose, disait Muscat, en homme pratique, ces démons en deux dimensions détiennent un pouvoir exceptionnel dans le Cosmos, celui de pouvoir muter à leur gré les tridimensionnels, qu’ils soient ou non des organismes vivants. Nous n’arriverons à délivrer Patrice, et les autres victimes, qu’avec leur accord. C’est cet accord qu’il faut chercher.
– Vous oubliez, Inspecteur, objectait Martinbras, qu’ils sont résolument hostiles. À chaque minute, ils peuvent nous attaquer… Qui sait si nous réussirons à contrer à temps ?
Coqdor suggéra de tenter un nouveau marché. Cette fois, on disposait d’une certaine monnaie d’échange, puisque de nombreux êtres en 2D étaient captifs à bord de l’astronef, saisis dans les pièges photographiques.
Muscat, qui y avait déjà songé, appuya cette thèse.
Restait à envoyer un parlementaire, et ce fut naturellement le chevalier qui se proposa de nouveau.
On n’eut guère le temps d’étudier la question. L’alerte redoutée éclata une fois encore, et Stewe, pour protéger le Fulgurant, commença par faire jouer l’écran d’invisibilité.
Cette fois, nul commando ne pénétra dans l’astronef. Mais Martinbras était furieux. Son navire, enveloppé dans le cocon de photons inversés, était en quelque sorte stagnant dans l’espace. On pouvait, certes, se diriger plus ou moins avec le sonoradar, mais ce n’était pas une solution. On ne pouvait demeurer éternellement ainsi, sans savoir si les monstres mystérieux, dont les redoutables guirlandes à apparence humaine avaient été aperçues dans le grand vide, étaient ou non à pied d’œuvre, guettant la plus petite ouverture dans l’écran pour s’infiltrer, et Dieu sait ce qui en eût résulté.
Stewe déclara qu’il voulait risquer un grand coup en braquant ses projecteurs prismatiques qui devaient, estimait-il, décimer les créatures, en les dissociant comme on avait dissocié (involontairement) le malheureux Patrice.
Muscat ricana :
– C’est-à-dire que si votre truc réussit, chaque être sera multiplié par sept. Joli résultat.
– Vous oubliez, Muscat, que Patrice ne semble pas, quelle que soit sa couleur, pourvu du pouvoir de mutation. Je pense, moi, que les créatures, une fois dissociées, seront inoffensives.
– Si elles sont luminiquement dissociables, murmura Coqdor.
Stewe était sans doute furieux de voir qu’on mettait sa technique en doute, mais, selon son habitude, il ne le fit pas voir.
Et puis ce fut la catastrophe.
On avait tenté de sonder l’espace, cette fois au luminoradar et le puissant rayon avait percé l’écran d’invisibilité.
Des cris éclatèrent, par les interphones. En quelques instants, une foule de créatures envahirent l’astronef, et parurent un peu partout, s’attaquant aux appareils les plus précieux, et mutant déjà une demi-douzaine de matelots et de techniciens,
– Ils remontent le luminoradar. Ils se servent des photons du rayon.
Les caméras et les flashes entraient en action. Mais les monstres étaient légion. La situation devenait intenable. On avait coupé la lumière coupable, mais il y avait, à bord, la valeur de dix commandos pour le moins.
Les cosmonautes, affolés, voyaient les monstres les entourer, et devaient faire des prodiges pour éviter le périlleux contact, les mitraillant photographiquement de leur mieux. Mais les créatures filaient à une vitesse fantastique et les pellicules manquaient le plus souvent leur coup.
Martinbras hurlait des ordres, désespéré, quand un fait nouveau se produisit.
Tout s’éteignit à bord et, brusquement le Fulgurant tout entier fut plongé dans les ténèbres.
Matelots et passagers, abasourdis, respirèrent enfin. On ne voyait plus rien, mais les créatures avaient disparu du coup.
– Que se passe-t-il ? vociféra le commandant. Ils ont saboté…
– Rien du tout, coupa Stewe, par interphone. C’est moi qui ai coupé toute lumière à bord. J’ai arrêté la centrale. Faites fermer les hublots, commandant, et interdiction à chacun d’utiliser la plus petite lampe de poche. N’oubliez pas que la moindre parcelle lumineuse est un support pour nos ennemis. Dans le noir absolu, sans support photonique, ils redeviennent invisibles, donc inoffensifs. Cela les oblige à retourner dans leur univers. Le contact n’est plus possible.
Il ne fallait pas, en effet, que le Fulgurant reçût même la lueur d’une étoile lointaine. À tâtons, on manœuvra et on bloqua les hublots.
Ils se retrouvèrent, tous, totalement aveugles, dans des ténèbres absolues, affolantes, mais où, du moins, les monstres ne pouvaient plus rien contre eux.
Patrice, lui aussi, avait été neutralisé du coup en ses sept exemplaires, et Coqdor tentait de le rassurer, lui affirmant que Stewe venait enfin de marquer un sérieux point.
Puis, sans radar d’aucune sorte, on tenta de se remettre en route.
Où allait-on ? Les créatures, sans doute, flottaient dans l’espace, cherchant l’astronef invisible, créant leurs redoutables cohortes que seules les ténèbres salvatrices obligeaient à refluer.
Mais dans l’espace, ce n’était pas l’obscurité. Les astres envoyaient leur rayonnement et les monstres devaient encore s’y accrocher.
Et puis, un peu plus tard, après des heures angoissées, des moments de terreur où, hallucinés par le noir ambiant, quelqu’un criait tout à coup que l’ennemi reparaissait, alors que cela ne se passait que dans son esprit enfiévré, l’astronef exécuta une embardée qui fit quelques dégâts.
On avait voyagé à l’aveuglette, et sans doute un péril inattendu se faisait-il sentir.
Martinbras ne s’y trompa pas.
– Nous sommes pris dans l’attraction d’une planète… ou peut-être d’un soleil… Aux freins !
– Les réacteurs ! trancha Stewe. Cela fera de la lumière, par les flamboiements. C’est risqué…
– Je n’ai pas le choix, dit sombrement le commandant.
On tenta de freiner. Les monstres, peut-être distancés, ne se manifestèrent pas.
Mais, dans l’ombre, Martinbras, d’une voix blanche, dut annoncer à ses passagers qu’il était trop tard. On tombait.
Vers une planète ? Il n’y aurait alors qu’un moindre mal et le Fulgurant pourrait encore réussir un atterrissage en semi-douceur, avec un minimum de dégâts.
Mais si c’était vers un soleil ? Les torrents de feu de l’étoile allaient mettre un terme à l’aventure des chasseurs du monde en 2D.
Tout était obscur. Muscat serrait la main de Vania et Coqdor lui envoyait, de toutes ses forces physiques, des pensées réconfortantes.
On entendit Râx, inquiet des ténèbres, lancer un lugubre sifflement.
Navire sans yeux , avec un équipage d’aveugles, le Fulgurant croula vers son destin…
TROISIÈME PARTIE
LES ANAGLYPHES
CHAPITRE PREMIER
Ils ne se voyaient pas. Ils ne voyaient rien.
C’était le noir, les ténèbres absolues, obtenues par la parfaite étanchéité de l’astronef.
Stewe, en coupant le courant, avait sauvé in extremis ceux du Fulgurant et il était perplexe. Les êtres bidimensionnels étaient neutralisés, c’était certain et même logique. Restait à savoir s’ils avaient quitté le bord ou si l’obscurité totale les avait anéantis.
Cependant la situation était pénible. Sans yeux, les cosmonautes s’appuyaient les uns sur les autres, se cherchaient à tâtons, se parlaient, cherchant à pallier l’effroi immense engendré par le grand noir total où Stewe avait jugé opportun de les plonger, s’y plongeant lui-même.
Diriger le navire était délicat et, malgré tout, on avait décidé de ne pas rendre la lumière tout de suite.
Et puis la force attractive s’était emparée du navire, qui tombait on ne savait toujours vers quoi.
Un petit espoir était revenu un instant, puisque les feux des réacteurs n’avaient provoqué aucune incursion des créatures en 2D. Seulement, le navire noir, avec son chargement d’hommes sans yeux, fonçait maintenant à une allure grandissante que les fusées rétroactrices n’arrivaient pas à diminuer.
Vania, éperdue, désespérée de la disparition du septuple fantôme, qui était encore quelque chose de Patrice, était plus que jamais entre les deux chefs de la mission, avec Râx, si affolé de cette obscurité qui arrivait au total que Coqdor avait dû le calmer psychiquement, transmettant d’apaisantes pensées au cerveau de l’animal ailé.
– Ne rendra-t-on pas la lumière ? murmura-t-elle, à bout de forces.
– Un peu plus tard. C’est encore dangereux pour l’instant.
– Il faut être prudent, Vania. Nos ennemis sont peut-être encore à bord, n’attendant qu’un flux de photons pour se jeter sur nous. Imaginez, nous ne savons plus où nous en sommes. S’ils reparaissaient brusquement, ils auraient un avantage certain sur nous.
– Et… Patrice ? demandait la voix brisée de Vania.
– Patrice est lui aussi neutralisé. Rien de plus. Il reparaîtra avec la clarté, du moins sous sa forme… sa forme un peu particulière.
Elle redit sa crainte de l’anéantissement des créatures, ce qui eût peut-être également signifié la mort de Patrice.
Stewe la rassura.
– Ce n’est pas parce que nous ne nous voyons pas que nous ne sommes pas. Les créatures, elles, disparaissent de notre univers. Mais il suffit en somme de les éclairer pour les faire revivre, sinon dans notre dimension, du moins aux limites des deux univers. Patrice est dans un cas similaire. Son spectre en sept couleurs erre quelque part dans ces ténèbres. Il reparaîtra lui aussi et nous nous remettrons au travail à son profit.
Ainsi conversait-on, sans se voir, pendant que Martinbras et ses officiers, avec des difficultés inouïes, essayaient encore de palper les commandes pour redevenir maîtres du Fulgurant.
Vainement, le navire tombait comme une pierre.
On convint que c’était un corps céleste de grande taille qui l’attirait ainsi. Certes, en temps normal, même à grande distance, on eût pu sonder le corps en question et en déterminer la nature. D’ailleurs, on devait en être déjà relativement proche et il eût été visible à l’œil nu.
Muscat risqua une demande d’ouverture dans le vide. Stewe s’y opposa encore, redoutant le moindre rayon de clarté.
– Une infiltration d’un peu de lumière ! et mille créatures pénétrant en même temps ! Y songez-vous ?
Le policier n’insista pas et se contenta de grogner dans l’ombre.
Il n’avait même pas le droit d’allumer une cigarette, toute flamme étant bannie. Ce qui le mettait d’une humeur massacrante.
Bientôt, il oublia ce petit malheur, Martinbras venant d’annoncer que le navire, emporté par la gravitation, arrivait à proximité du corps céleste qui l’entraînait.
C’étaient les dernières minutes avant la chute.
Du moins, aucune thermie menaçante ne se manifestait, ce qui leur donnait espérance de ne pas s’écrouler sur un soleil, éventualité signifiant la mort à brève échéance.
– En sommes-nous sûrs, commandant ?
– Non, pas encore. Si la chaleur n’augmente pas avant trois ou quatre minutes, c’est gagné. Nous ne heurtons qu’une planète. Dans le cas contraire…
Ils ne virent pas le geste évasif du brave matelot des étoiles. Mais le son de sa voix était caractéristique.
Alors ils ne parlèrent plus.
Les réacteurs freineurs brûlaient en permanence, hors de la carène, si bien qu’on ne pouvait en discerner les feux. Le Fulgurant n’était qu’un malheureux rocher lancé dans le vide.
Silencieux, ils attendirent.
Les mains s’étreignaient, dans les ténèbres, mais nul n’avait plus le courage de dire un mot.
On savait qu’il n’y avait pas longtemps à attendre, mais ces suprêmes instants leur semblaient équivaloir à un siècle.
On tombait. On tombait. L’astronef n’était que vertige.
Chacun transpirait d’angoisse, croyant sentir la température ambiante augmenter, ce qui eût signifié la fin la plus effroyable. Une étoile attirant le Fulgurant et il eût fini sa carrière en méritant sinistrement et merveilleusement son nom, immense gerbe de feu se volatilisant avec les atomes de ce qui aurait constitué les organismes qu’il emportait.
Vania et ses amis croyaient entendre battre leurs propres cœurs, les respirations elles-mêmes se faisaient de plus en plus ténues.
Pourtant, un vague espoir renaissait. Non, il ne faisait pas plus chaud.
Et puis ce fut la certitude. Une sorte de grand remous passa, les renversa les uns sur les autres, dans l’ombre totale.
Le Fulgurant allait heurter le sol, un sol inconnu, du moins nullement incandescent.
Ce fut le choc, très atténué par les réacteurs. Et finalement, le grand vaisseau spatial s’immobilisa.
Une voix râla :
– La lumière !
– Oui, dit une autre, nous ne pouvons demeurer ainsi.
– Par pitié, la lumière ! Tant pis pour les ennemis, nous avons nos flashes, nos caméras, nous nous battrons.
– La lumière ! La lumière ! La lumière ! Elle pénétra à flots.
Martinbras avait réussi à faire jouer les volets qui masquaient les hublots. Un immense cri de joie, de délivrance, fit vibrer la carène du navire interplanétaire. On était sur un monde chaotique, très rocheux, avec des tons luminescents variés, et, surtout, sous un soleil éclatant, un bel astre jaune d’or qui ne ménageait pas ses rayons.
Aucune trace des êtres en 2D, ni à bord ni au-dehors.
Le visage de Vania reflétait une joie intense.
Bien qu’elle ait les traits tirés, les yeux battus, qu’elle demeure encore sous le coup des instants de terreur qu’ils viennent tous de traverser, son joli visage de blonde compense les atteintes de l’angoisse par l’éblouissement intérieur.
La lumière est revenue, après l’horreur des ténèbres.
Et la lumière lui a rendu au moins quelque chose de Patrice.
Car les sept spectres sont là, reparaissant miraculeusement avec le flux photonique qui baigne l’astronef et ceux qui, maintenant, en sortent en hâte, après les premières vérifications atmosphériques qui ont démontré que si cette planète inconnue n’offre guère de végétation ni de trace de vie, elle demeure du moins philohumaine, habitable.
Les voilà dehors, respirant à pleins poumons un air vif, qui souffle sur une immensité de roches. Peu de collines, guère d’élévations. Ce monde semble constituer un bloc immense, où de rares et maigres végétaux ont bien de la peine à croître.
Mais quelques nuages violets, filant dans le ciel, attestent aussi l’hydrographie naturelle.
Coqdor était sorti des premiers, avec Râx qui, fou de joie comme chaque fois qu’il touchait le sol n’avait qu’une idée : le quitter.
Déjà, le pstôr tournoyait dans le ciel, en cabrioles d’une irrésistible drôlerie, battant de ses ailes immenses et sifflant sur un mode des plus satisfaits.
Vania marchait lentement et les sept spectres, silencieux, glissaient au sol, en étoile, à partir des pieds délicats de la jeune fille.
– Voyez, Muscat, dit Coqdor, un être septuple, bidimensionnel, hélas ! continue à demeurer fidèle à son amour. Qui pourrait donc prétendre, après cela, que l’homme n’est que matière puisque, même en ses mutations les plus stupéfiantes, il demeure égal à lui-même ?
– Vous voilà bien poétique, démon clairvoyant. Moi, j’admire en effet, mais je me réjouirais bien plus de voir cette charmante enfant dans les bras musclés de Patrice.
– Cela viendra, dit la voix sèche de Stewe. Muscat le regarda de travers :
– Hum ! Finirez-vous par lui rendre sa forme première ?
– Ne jouez pas les sceptiques, Muscat. Je me suis égaré jusqu’alors, c’est vrai. Mais je constate au moins une chose : les ténèbres ont eu raison de nos ennemis. Détruits ? Je n’ose le croire. En fuite, cela me paraît infiniment plus probable, dès l’instant où l’obscurité les a neutralisés, du moins quant à notre univers tridimensionnel. Seulement, Patrice Romin, vous le voyez bien, est resté là. Pas de sentiment, je vous prie et ne venez pas me dire (je parle pour vous, Coqdor) qu’il est là par amour pour Vania. Non, il est là, en sept exemplaires, parce qu’il est, je vous le répète, d’une nature différente, intermédiaire. Toujours à cause de sa position violemment éclairée lors de l’affaire du Sigma…
– Courons dire cela à Vania, ce qui va l’encourager.
Ils ne s’en firent pas faute et on trouva de bonnes raisons de se réjouir. Patrice demeurait, les êtres monstrueux étaient en fuite, et le Fulgurant s’était tiré de l’aventure avec des dégâts minimes.
Le jour semblant devoir être encore long, Martinbras accorda deux heures de détente à son équipage, puis décida qu’on se mettrait sans plus de retard à réparer.
Muscat ayant encore dit qu’il se réjouissait d’avoir échappé aux ténèbres, ce fut Vania elle-même qui dit doucement :
– Ne calomniez pas la nuit, Inspecteur. Elle est douce au repos des hommes. Et cette nuit artificielle engendrée par le docteur Stewe a eu raison provisoirement de nos ennemis, de l’invasion qui pouvait causer la perte de notre vaisseau…
Muscat n’osa rien répliquer, mais il souffla à son ami Coqdor :
– C’est beau, une femme amoureuse. Elle en oublie même la peur qu’elle a éprouvée. Son Patrice est revenu, plutôt sept fois qu’une, et cela lui suffit.
Stewe, lui, laissait ses amis se livrer à des considérations poético-sentimentales, tandis que Râx caracolait toujours dans le ciel.
Le physicien était fort intrigué par la nature du sol et Muscat, qui le connaissait de longue date, flairait qu’il y avait de la découverte dans l’air.
En effet, Stewe déclara qu’il désirait prospecter minutieusement le terrain de la planète, même s’il était nécessaire de parcourir une grande distance.
Martinbras avoua que, présentement, il ne pouvait mettre un canot-soucoupe volante à sa disposition, le Fulgurant étant malencontreusement tombé, ce qui bloquait les sas-alvéoles où étaient encastrés les engins destinés aux liaisons et reconnaissances.
– Merci, commandant, mais je préfère aller à pied.
Il voulut partir sans retard. Deux de ses aides firent partie de l’expédition. Muscat et Coqdor s’y joignirent, toujours avides de reconnaître des mondes neufs. Râx était bien entendu de la partie mais, étant donné la nature aride et terriblement rocheuse du sol, on conseilla à Vania de rester. D’ailleurs, elle avait besoin de repos.
Elle se retira dans sa cabine, toujours flanquée de son fiancé multiplié par sept.
La petite troupe s’éloigna du point où gisait l’astronef et où matelots et techniciens travaillaient ferme sur la carène entamée.
Stewe ne desserrait pas les dents et nul ne savait ce qu’il cherchait. Personne, d’ailleurs, ne lui posait de question. On le connaissait.
Les cinq hommes et le pstôr marchèrent longuement, sans rien trouver de bien exceptionnel. Des plantes du genre cactée croissaient, à peu près les seules, avec quelques lianes terrestres fortement armées et sensitives, qui se rétractaient à l’approche des hommes. D’autres, plus agressives, se jetaient sur eux et ils devaient s’en défaire, taillant, tranchant, voire utilisant les pistolets à inframauve, dont le rayon ne pardonnait pas.
Râx fut même pris dans de tels lacs et on eut toutes les peines du monde à délivrer l’animal, piteux avec ses ailes qu’enlaçaient les plantes vivaces et mobiles.
Stewe, lui, coupait les lianes qui l’attaquaient, gardant son mutisme.
Deux ou trois fois seulement, il appela ses collaborateurs, leur montra des échantillons géologiques, échangea avec eux quelques considérations.
– Il a sa petite idée, dit Muscat. Laissons-le faire…
La route était difficile.
Quand on ne se heurtait pas à la végétation hostile, on se meurtrissait les chevilles sur ce terrain cruellement découpé. Mais, parfois, l’œil s’attardait sur une arête brillante, translucide, et où l’astre régnant sur la planète faisait naître de curieuses iridescences.
Ils passèrent des torrents, franchirent des précipices. Naturellement, avec leur armement, ils emportaient caméras et flashes. Il fallait toujours redouter une incursion de l’univers en 2D et la seule défense possible était encore et toujours la captation photographique.
Cependant, le jour s’avançait. Après un repas sommaire, Stewe avait voulu repartir et ni Coqdor ni Muscat n’avaient fait d’opposition.
La chaleur avait été accablante et Râx tirait la langue, et courait se désaltérer dès qu’il voyait un peu d’eau.
Ils constatèrent au fur et à mesure que le soleil baissait, que l’horizon se colorait richement. Des feux d’origine inconnue luisaient, sur les roches lointaines et Stewe semblait saisi d’une exaltation qui lui était peu coutumière.
Ce fut le crépuscule, puis la nuit.
– Je crois que je ne me suis pas trompé, daigna enfin dire le savant.
Il montrait, devant eux, une sorte de vaste plateau où les lueurs montant du sol devenaient de plus en plus vives avec les derniers feux du soleil déjà disparu derrière l’horizon.
– Remarquez, messieurs, la prédominance des verts et des rouges. Cette planète est riche en silice, en gypse, et en minéraux inconnus, mais incontestablement d’un poids moléculaire voisin de ces roches, ce qui donne à l’état naturel des gisements dont le moindre caillou vaudrait une fortune sur les planètes civilisées : des rubis et des émeraudes, d’autres gemmes sans doute. Mais je cherche avant tout du vert et du rouge.
– Auriez-vous une idée précise ? osa demander Muscat.
Coqdor qui, peut-être, s’était amusé indiscrètement à sonder le cerveau du savant pour le taquiner en lui disant qu’il avait deviné, se contenta de sourire.
Mais Stewe ne parla pas encore.
Ses deux aides, debout sur un roc, leur faisaient des signes :
– Regardez… Une lune qui se lève !
– Rien d’extraordinaire… Il y a un soleil qui emmène la planète et elle est assez massive pour posséder elle-même un satellite.
Un instant, ils se turent pour contempler, dans la nuit, l’incomparable beauté de l’astre qui émergeait de l’horizon, du côté opposé au couchant, soit dans la direction du Fulgurant.
Ils admirèrent la teinte orangée du disque, son éclat, sa progression rapide.
Et soudain, tous ensemble, même le flegmatique Stewe, ils jetèrent un cri.
Cette lune merveilleuse venait de pivoter sur elle-même, pour disparaître instantanément, les laissant dans la nuit où ne luisaient plus que les curieux rochers.
– Une planète en 2D…
– Nos ennemis !
– Ils nous ont rejoints !
Le cœur battant, silencieux, ils demeuraient tendus vers le ciel, ce ciel où planait maintenant la plus terrible des menaces.
CHAPITRE II
On travaillait au laser. Le rayon, utilisé comme instrument, donnait de parfaits résultats et, tout naturellement, on avait amené ceux du Fulgurant pour entamer les roches.
Sous la direction de Stewe, toute une équipe s’attaquait au terrain repéré et on en extrayait d’énormes blocs de minerais d’un genre inédit, voisins cependant des gemmes connues dans d’autres planètes, dont la Terre.
Et des équipes les transportaient au Fulgurant, par soucoupes, les sas-alvéoles ayant été réparés.
Là, en laboratoire, les physiciens se mettaient à un minutieux travail qui, bien entendu, concernait une fois encore les modalités de décomposition de la lumière et l’étude de ses effets par le truchement de ces nouveaux éléments.
Muscat, Coqdor et leurs compagnons pouvaient se souvenir de la nuit angoissée qu’ils avaient connue, après le lever de la lune pivotante. Soucieux de ne pas se faire repérer des êtres en 2D dont le monde reparaissait au-dessus de leurs têtes, ils s’étaient littéralement terrés et avaient dû, toute la nuit, se défendre contre les incursions des lianes vivantes qui rampaient vers eux et tentaient de les piquer de leurs épines acérées, dont l’atteinte était de surcroît très douloureuse, probablement en raison d’un venin végétal.
Ils avaient vu reparaître et disparaître à plusieurs reprises non seulement le premier astre, mais d’autres encore, incontestablement appartenant au monde bidimensionnel.
Du moins en avaient-ils été pour leurs épouvantes, car rien ne s’était produit. On en avait eu assez comme ça avec les plantes diaboliques, particulièrement virulentes à la tombée de la nuit, dans l’irradiation des minéraux colorés.
Au matin, on avait eu la satisfaction de constater que l’univers mystérieux semblait s’être évanoui.
Ils avaient donc regagné le Fulgurant et eu toutes les peines du monde à le repérer. À un certain moment, ils avaient même pu croire que l’astronef avait disparu car, bien que se croyant certains d’avoir rejoint le point d’atterrissage, plus de Fulgurant.
Il paraissait douteux que Martinbras les eût ainsi abandonnés et, déjà, ils redoutaient quelque tour des êtres en 2D coupables de la mutation du Sigma, lorsque Coqdor, se concentrant, avait éclaté de rire :
– Non. Pas de bobo… Le Fulgurant est là, devant nous, encore encastré dans les roches où il s’est échoué.
– Du diable, faisait Muscat, je ne vois rien.
– Tout bonnement, policier borné, parce que Martinbras, ayant comme nous vu dans le ciel de ces terres qui ne sont pas rondes, mais seulement plates, et peu soucieux d’entrer en rapport avec leurs habitants, a eu l’astuce d’enrober son navire de photons inversés, qui créent une aura d’invisibilité.
Ainsi s’était effectué le retour et, sans retard, les réparations de l’astronef ayant déjà progressé, on s’était mis en devoir d’aller exploiter le filon flairé, puis découvert par Stewe, et dont le physicien semblait espérer merveille.
Du moins pouvait-on l’espérer car, plus prudent que jamais à la suite des extravagants résultats de ses essais, il ne promettait absolument plus rien.
En permanence, les caméras étaient braquées vers le ciel, le système photographique demeurant jusqu’à nouvel ordre une arme efficace contre l’ennemi bidimensionnel.
Il y avait bien aussi l’obscurité totale, mais on ne pouvait l’obtenir aisément sur un sol planétaire.
Vania, à bord d’une soucoupe, avait voulu se rendre sur la carrière aux gemmes merveilleuses. Ainsi, elle avait pu explorer la planète, admirer son hydrographie abondante et variée, ses paysages arides mais souvent éblouissants, et vu extraire du sol, grâce au laser qui perforait, taillait, tranchait, découpait, des sortes de rubis géants et d’émeraudes titanesques.
Elle aussi devait être prudente. Un double péril menaçait en permanence les cosmonautes.
D’abord, il y avait l’ennemi mystérieux, le peuple en 2D dont une incursion demeurait possible à tout instant, les astres plats ayant reparu à diverses reprises.
D’autre part, au sol, les lianes étaient légion. Il semblait que toute la végétation de cette planète inconnue, réduite au seul règne végétal, fût douée d’une vie exceptionnelle. Si les espèces de cactées ne bougeaient pas mais se contentaient de frapper ceux qui les approchaient, en émettant de curieux bruits semblables à des miaulements étouffés, les lianes, elles, véritables reptiliennes, étaient capables de grands parcours. Malheur à l’homme isolé qui se fût trouvé au sein d’une de leurs touffes. Mais on prenait des précautions. Parfois, elles attaquaient en groupe et les ouvriers du chantier, abandonnant le travail au sol, braquaient leurs lasers qui faisaient des trouées fulgurantes dans les monstrueux végétaux.
Vania et Coqdor veillaient sur Râx. Le pstôr, souvent farfelu de son naturel, aimant les cabrioles et les vols fantaisistes. On redoutait toujours qu’il ne posât ses pattes dans une région où croissaient les lianes. Ce qui eût été désastreux.
Patrice en sept exemplaires restait attaché à Vania et ne la quittait guère.
Avec son fantôme d’amour si diversement coloré, la jeune fille, si elle essayait de garder sa bonne humeur vis-à-vis de ses compagnons, n’en éprouvait pas moins une mélancolie profonde. On ne savait vraiment quelle était la dimension dans laquelle se trouvait Patrice.
Il n’était sans doute ni tout à fait en deux ni tout à fait en trois dimensions, ce qui déconcertait la sapience de Stewe. Et le physicien avait avoué à Coqdor et à Muscat que, peut-être, sous cette forme insolite, un être ainsi traité par le prisme pouvait être immortel.
On s’était bien gardé, sur le conseil de Coqdor, de dire cela à Vania.
Car c’eût été la condamner à un nouveau mode de désespoir. Si cela était, et si Patrice était enfermé à jamais dans sa septuple forme, tout était fini pour eux. Jamais ils ne se rejoindraient et Vania risquait de mourir un jour devant les sept spectres de cet arc-en-ciel amoureux, mais bien incapable de la rejoindre, même dans l’éternité.
Cependant, les travaux avançaient et, après plusieurs jours de la planète, Stewe, qui n’avait guère pris de repos, se partageant entre les carrières et son laboratoire, à bord du Fulgurant remis en état, put annoncer qu’il voulait tenter d’utiliser les minéraux inconnus.
C’était, cette fois, par le procédé des anaglyphes, la vision binoculaire étant obtenue par deux projections de coloris différents afin d’arriver au relief.
Le premier cobaye fut un des prisonniers.
Un être en 2D, photographié au flash, se trouva placé dans le labyrinthe aquarium, ce qui lui rendit immédiatement le mouvement, selon le processus habituel, si souvent éprouvé.
L’écran-témoin le montra s’agitant, comme ses congénères en pareil cas, mais bien incapable de s’échapper du bain luminique.
Coqdor entra alors en communication psychique avec lui. Ce fut, encore une fois, assez compliqué et le chevalier de la Terre s’épuisa à lancer des pensées vers la créature. Finalement, n’y parvenant pas, il s’offrit à être de nouveau transformé. Au grand dam de ses amis, il s’effaça, tandis que Râx recommençait à gémir.
Mais, une fois devenu, lui aussi, un être en plat, il réussit à faire comprendre au captif de l’aquarium qu’on allait faire quelque chose pour lui.
Quand le monstre comprit qu’on lui offrait tout bonnement d’en arriver à la troisième dimension, ce qui paraissait être le désir de toute sa race, il donna des signes d’agitation insensée.
Finalement, il se tint tranquille et se prêta aux travaux de Stewe, qui ne lui demandait que l’immobilité.
Coqdor franchit le passage entre un état et un autre et se retrouva dans le laboratoire, entre Vania et Râx. Stewe axa ses appareils, basés cette fois sur la luminosité particulière des éléments arrachés au sol du monde qui leur donnait asile.
Dans l’obscurité du laboratoire, on vit jaillir deux rayons lumineux, de tons opposés.
Minutieusement, Stewe régla son tir photonique.
Devant eux, l’être sembla jaillir, franchissant le tunnel de lumière préparé à son intention.
Tous, émerveillés, le contemplaient.
Ils avaient déjà vu, hélas ! des créatures normales devenir floues, puis désespérément planes. Cette fois, c’était le contraire qui se produisait et le monstre du monde inconnu devenait, comme tout dans l’univers, tridimensionnel.
Il n’était qu’une apparence d’homme. Du moins était-il semblable à une ébauche de statue. La silhouette demeurait assez élégante mais les traits étaient à peine dessinés, et on ne voyait toujours pas s’il était vêtu ou non, tant cela était vague.
Mais il marchait, il allait, venait, sans se rendre compte, peut-être, de la présence des humains. Il ne parlait pas, son organisme demeurant sommaire après la mutation. Cependant, il semblait bien tangible.
– Si c’est un fantôme, murmura Muscat, ce n’est quand même pas l’image d’un fantôme.
– Pourtant, c’en est un. Rien d’autre, déclara Stewe.
– Quoi ? Mais il est bien tridimensionnel.
– Oui. En apparence. Mais non tangible. Voyez plutôt.
Le physicien s’avança, et, devant tous, stupéfaits, passa à travers la créature qui ne parut pas s’en apercevoir.
– Alors, ragea Muscat, c’est encore raté.
– Non. Car je suis sûr qu’il a ce qu’il veut, la troisième dimension. N’oubliez cependant pas que les anaglyphes ne sont jamais qu’un effet lumineux, et non une réalité palpable. Mais attendez, Chevalier, voulez-vous entrer en communication avec lui ?
– Oui. Que faut-il lui dire ?
– Lui demander s’il se rend compte qu’il a franchi le passage entre les deux mondes, et s’il en est satisfait.
Coqdor se dressa, les bras croisés, la tête haute, les paupières closes.
On le vit se crisper, souffrir un instant.
Enfin il ouvrit les yeux et sourit. Pendant la communication, le monstre avait gardé l’immobilité, ce qui attestait qu’il était attentif.
– Eh bien ?
– Bravo, Stewe. Il se croit en trois dimensions. Pour lui, l’apparence doit suffire. Il nous exprime sa gratitude.
– Proposez-lui, je vous prie, d’étendre l’effet des anaglyphes à tout son peuple, si on nous restitue les humains mutés, bien entendu.
Coqdor recommença son manège. Au bout d’un instant, il transmit la réponse.
La créature, folle de joie, assurait qu’elle désirait porter la bonne nouvelle dans le monde en 2D. Certes, l’être ne pouvait répondre au nom de tous, mais il croyait pouvoir assurer que c’était une affaire conclue, les siens, depuis que la Création existait, cherchant vainement ce résultat obtenu pour lui.
On décida donc de le libérer. Les caméras le captèrent et l’expédièrent dans l’espace, dès qu’une des terres planes fit son apparition. Stewe expliqua que, si le monstre avait été vraiment muté en 3D, cela eût été impossible. On continuait à le voir en relief depuis qu’il avait été soumis à l’action anaglyphique, mais, en fait, ce n’était qu’illusoire.
– En somme, dit l’honnête Vania, un peu choquée, on promet à ces créatures une chose qui n’existe pas. Elles vont se croire arrivées dans notre monde, alors qu’en réalité…
On lui dit gentiment qu’on n’avait guère le choix, que ces gens étaient tout de même dangereux pour le genre humain et qu’il s’agissait de sauver Patrice, et les centaines de victimes faites par la mutation en 2D.
En attendant une réaction de l’adversaire, Stewe se mit fébrilement à préparer une autre expérience.
Il avait un peu perdu de son calme habituel, ce qui provoquait quelquefois l’ironie de Muscat, que le flegme avait le don d’exaspérer.
Mais, cette fois, il s’agissait de Patrice Romin. Stewe, fort du premier résultat obtenu par les anaglyphes, se demandait si on ne réussirait pas à agir sur les sept couleurs du prisme représentant les sept aspects-types de la personnalité de Patrice.
Coqdor objecta qu’à son avis cela n’irait pas plus loin qu’avec le disque de Newton. On verrait Patrice, normal, mais seulement tridimensionnel d’aspect, exactement comme la créature en 2D.
Le physicien rétorqua que le cas était différent :
– J’ai travaillé sur un être naturellement en 2D. Cette fois, mon sujet est originaire de notre monde, et vous ne nierez pas que la troisième dimension y règne en maîtresse.
Coqdor lui souhaita bonne chance et l’expérience eut lieu.
Ce fut encore le chevalier qui dut entrer en contact avec les sept Patrice et il y éprouva les mêmes difficultés que la première fois. Enfin, un Patrice unique, reconstitué par le mouvement du grand disque sur lequel étaient disposés les sept silhouettes en arc-en-ciel, fut soumis au bombardement des photons polarisés par l’action anaglyphique.
Vania, émue, retenant ses larmes, regardait Patrice.
Tout d’abord, il fut visible en relief, comme la première fois, puis, franchissant le tunnel luminique des anaglyphes, il s’agita, se mit en marche vers elle.
Il lui tendit les bras en souriant. Vania jeta un grand cri et, voulant se précipiter vers lui, elle perdit connaissance et s’effondra.
Muscat, Coqdor, Stewe et Martinbras virent Patrice se pencher vers elle. Mais il demeurait silencieux et incapable de la relever. Il demeurait bien qu’on eût fait un pas en avant, une vision, un être encore intangible.
C’est à ce moment que des milliers, des millions de créatures en 2D furent signalées.
Leurs guirlandes insensées planaient dans l’espace, au-dessus de la planète, descendant vers le Fulgurant.
Et Coqdor, captant la pensée unique qui les animait, reçut une grande impression d’espérance. Ils n’étaient pas hostiles, cette fois, ils arrivaient seulement pour demander aux hommes de les incorporer à leur univers.
CHAPITRE III
– Ne tirez pas !
Bruno Coqdor s’élançait hors du Fulgurant, au-devant de la horde immense qui arrivait, de partout, semblait-il.
Les êtres bidimensionnels, silhouettes planes qui envahissaient le ciel, touchaient au sol et, là, les unes avançaient normalement, tels des pantins découpés, vers l’astronef, tandis que d’autres, atteignant totalement le terrain, y glissaient comme des reflets.
Et tout cela formait une théorie gigantesque de ces créatures exceptionnelles, un torrent circulaire tournoyant en un cirque de folie dont le Fulgurant occupait le centre.
– Ne tirez pas, répétait Coqdor.
Un grand frisson passait sur l’équipage du navire spatial.
Tirer, c’était non seulement utiliser les prismes, mais aussi les caméras et les flashes.
On pouvait peut-être parvenir à dissocier la nature mystérieuse de ces spectres vivants, les capturer en les fixant sur les plaques filmiques et ainsi en supprimer un grand nombre.
Mais, maintenant, ils étaient trop. Le combat, à l’avance, serait inégal et il eût été impossible de songer à vaincre en cas de conflit.
C’était plus qu’une armée, c’était un peuple, c’était un monde tout entier qui déferlait vers le vaisseau amenant des hommes.
Amenant aussi les prismes qui permettaient à une créature en 2D de passer en 3D illusoirement tout au moins.
Aussi, Coqdor, bravement, prenait les devants. Il interdisait à ses compagnons de déclencher les hostilités par quelque initiative qui eût été maladroite et mortelle pour eux tous, il se jetait au-devant de ce peuple qui se pressait, hallucinant par son apparence plane, tournant entre le sol et le zénith, grouillant dans les azimuts les plus divers.
Martinbras avait eu un geste découragé.
– Ils sont trop !
Il savait que ces êtres, se ruant silencieux et pléthoriques, sur son navire, lui eussent aisément fait subir le sort du Sigma.
Stewe songeait à ses prismes, mais sans doute sentait-il lui aussi que le nombre prédominait.
Du navire, ils regardaient Coqdor. Coqdor qui, se concentrant, tentait déjà d’entrer en communication avec le monde en 2D, puisque la parole lui était interdite.
Râx avait couru derrière lui, comme pour le protéger et se tenait à ses côtés, fidèle et héroïque comme toujours, n’ignorant sans doute pas le danger, mais prêt à faire face.
– Laissons-le, dit Stewe, il va nous servir d’interprète.
Ils le comprirent d’autant plus aisément que, du monde en 2D, une personne se détacha qui ressemblait à toutes les autres par son aspect de statue ébauchée, mais qui semblait nettement tridimensionnelle.
On reconnut aisément le captif qui avait servi de cobaye et auquel les anaglyphes avaient conféré la troisième dimension visuelle.
C’était lui qui avait alerté les siens et, maintenant, Coqdor recevait avec aisance une pensée immense, nette, d’autant plus qu’elle émanait d’un peuple collectif de nature.
Les 2D sollicitaient de ces dieux qu’étaient les hommes la faveur de changer de dimension, de devenir tridimensionnels Coqdor pensa fortement que ce n’était qu’un jeu pour les hommes et qu’aussitôt on accorderait aux êtres l’assouvissement de leur désir, à une condition toutefois, c’est que tous les humains mutés soient rendus à leur forme première.
La réponse fut sans ambages. Les captifs étaient tous là. En effet, on pouvait les reconnaître parmi la foule. Depuis le producteur Lévy-Dubois jusqu’au commandant Yan-Ti, du Sigma, et son équipage, et tous ceux qui avaient été kidnappés dans les cinémas galactiques, et les aides et les matelots de l’astronef, etc.
Silencieux, formes errantes, ces malheureux, eux aussi, souhaitaient leur délivrance.
Coqdor demanda un délai pour discuter avec les siens et rentra dans l’astronef.
Tandis qu’il rendait compte de cette singulière entrevue, Vania et ses amis, par les hublots du navire immobile, pouvaient voir autour d’eux quelque chose qui évoquait une tourmente de neige, mais dont les flocons eussent été des créatures spectrales.
Il pleuvait des êtres, ils tombaient du ciel ou y tournoyaient, ils touchaient le sol et la carène de l’astronef, et leurs cohortes singulières occultaient la clarté du soleil.
Celui-ci n’était plus seul dans le ciel. Il semblait singulièrement s’y multiplier et traîner un cortège planétaire. Des astres qui pivotaient et s’effaçaient reparaissaient et recommençaient leur manège.
Tout le monde en 2D s’était déplacé et n’avait plus que le Fulgurant pour pôle attractif.
Cependant, à bord de l’astronef, on discutait fébrilement :
– Leur donner la troisième dimension, n’est-ce pas risqué ?
– De toute façon, c’est illusoire. Ils se verront et nous les verrons en 3D, alors qu’ils ne seront qu’un effet des anaglyphes.
– Mais ils seront satisfaits et c’est le principal.
– Et ils libéreront les captifs, les muteront. Cela ils peuvent le faire, et nous savons que la mutation n’est pas, cette fois, un leurre.
– Mais après, s’ils estiment qu’ils sont trompés ?
– Alors nous devrons combattre. Nous avons les prismes, les caméras.
– Et Patrice ?
– Lui aussi sera muté. Ce ne sera qu’un jeu pour les créatures.
– Avez-vous pensé à leur soleil, à leurs planètes ? Pourrions-nous les muter également ?
– Oui, dit Stewe. Mais cela me semble inutile et peu leur en chaut. Ce qu’ils veulent, c’est être comme nous, du moins le paraître.
– Et si par hasard ils se mutaient pour de bon ?
La question était d’importance. Transmutés par les anaglyphes, les créatures, luminiquement tridimensionnelles, n’allaient-elles pas, en utilisant leur incompréhensible pouvoir, achever la métamorphose en se solidifiant ?
Stewe jugea que c’était difficilement possible, puisque ces créatures demeuraient embryonnaires d’aspect, sans traits définis quoique, semblait-il, vaguement sexuées.
Mais, rendu prudent par ses antécédents, il admit que cela restait comme un point d’interrogation supplémentaire.
Coqdor finit par dire :
– Nous perdons un temps précieux. Braquez les prismes, Stewe, faites jouer les anaglyphes. Et que ces créatures puissent changer de monde, croire changer de monde. C’est peut-être une bonne action, surtout si elle permet la libération des victimes de la terrible mutation.
Vania lui adressa un regard reconnaissant. Elle pensait à Patrice ; Patrice qui était là, répandu sur le plafond et les parois, semblant veiller sur Vania de ses sept aspects colorés, comme des anges tutélaires d’un genre inédit. En effet, il s’était de nouveau luminiquement dissocié.
On se rallia à la proposition de Coqdor, et Stewe et ses aides mirent sans retard les prismes en batterie, utilisant donc les éléments bicolores fournis par les gisements de la planète inconnue qui les portait encore.
Muscat se contenta de souffler à l’oreille de Coqdor :
– Et si par hasard les rayons atteignent les planètes en 2D et que leurs habitants les solidifient en se solidifiant eux-mêmes, quelle catastrophe, mon vieux, quel cataclysme, devrais-je dire ?
– Renard subtil, répondit le chevalier, il y a des moments où il est bon de s’abandonner à la volonté du Maître du Cosmos, sans trop réfléchir.
On avait transporté les appareils de Stewe hors du navire, sur deux de ces médiocres collines au sol tourmenté qui formaient, semblait-il, le relief de la planète tout entière.
Coqdor transmit, au truchement tridimensionnel, la pensée que tout le peuple en 2D se préparât à franchir le rideau lumineux qui allait naître entre les deux promontoires.
On vit aussitôt, et c’était affolant cette précipitation, les nuages vivants formés par les créatures qui affluaient toutes d’un même côté, se groupaient, se bousculaient, se mêlant curieusement en un conglomérat luminescent et frénétique.
Stewe, l’installation terminée, pressa un commutateur.
Sous le ciel où le soleil normal poursuivait sa course parmi des astres insolites, naquit un immense rideau bicolore, engendré par l’action des prismes sur la lumière.
Il était large de plusieurs centaines de mètres et barrait toute la vallée.
Et, quand Coqdor eut transmis le message télépathiquement, ce fut la ruée.
Et le miracle.
Le monde en 2D franchissait le rideau et aussitôt reparaissait tridimensionnel.
Les créatures, dans un grondement silencieux, en tumulte insonore, se précipitaient au-delà des rayons anaglyphiques, formes tridimensionnelles, normales, semblables à tout ce qui existe dans l’univers.
Certes, on le vérifia aussitôt, les êtres demeuraient impalpables, inexistants moléculairement. Ils n’étaient que des apparences mais cela semblait leur suffire.
Au passage du grand rideau, il y avait un très bref instant de trouble, de flou, comme lors des mutations précédentes.
Et puis la créature ayant franchi le rayon anaglyphique reprenait des lignes nettes et, aussitôt, exprimait sa joie par des mouvements désordonnés, des sarabandes fantastiques.
– Regardez, dit Coqdor, ils arrivent du ciel, ils se soucient peu de la pesanteur, tant qu’ils restent dans leur monde. Quand ils atteignent le nôtre, du moins par l’apparence, ils nous imitent. Ils restent au sol. Ils se déplacent, non plus dans les airs ou en glissant sur le terrain, ce qui leur serait encore possible, mais ils tentent de devenir vraiment des humains, en avançant sur ce qui leur sert de jambes, en agitant, quoique grotesquement, leurs membres supérieurs. Et s’ils avaient des yeux normaux, on les verrait briller de joie, s’ils avaient des bouches, elles s’arrondiraient pour mimer des cris de triomphe. Vraiment, ils sont satisfaits.
C’était le principal et, tandis que le cortège fantastique continuait à affluer à travers le rideau des anaglyphes, on songea sérieusement à demander la contrepartie de l’expérience, à savoir la mutation suprême des humains qui n’étaient encore malgré tout que des spectres.
– Gardent-ils le même pouvoir ? murmura Muscat, sceptique comme un policier qu’il était. Et, en mutant les nôtres, ne vont-ils pas se muter aussi ? S’ils deviennent solides…
Il n’acheva pas, mais il exprimait son inquiétude.
Que ferait-on de cette foule immense, qui semblait grossir sans cesse ?
Les créatures atteignaient au moins le million. Et un million de ces curieux individus, pour Robin Muscat, c’était un million d’ennemis possibles.
Cette fois, Coqdor n’eut pas le temps de riposter aux propos soucieux de son ami Muscat.
Un grand mouvement se produisait parmi les créatures devenues tridimensionnelles.
C’était une panique soudaine, un courant de terreur qui les agitait, qui, au loin, dans la vallée où elles s’égaillaient, donnant libre cours à leur joie frénétique et toujours silencieuse, bouleversait les cohortes et lançait les spectres en des courses insensées, en des mouvements de désordre où se lisaient maintenant les signes les plus nets de l’effroi.
– Que se passe-t-il ?
Le grand passage semblait stoppé comme si ceux qui demeuraient encore dans leur monde hésitaient, reculaient, découvrant quelque indice du péril inattendu qui les attendait, une fois franchi le rideau d’anaglyphes.
Des centaines et des centaines d’êtres étaient transformés d’apparence et ils continuaient, à travers la vallée chaotique, à fuir devant des dangers inconcevables jusqu’alors.
Coqdor fit effort pour lire dans leurs pensées et Muscat, et quelques autres, courant dans les roches arides, comprirent aussitôt.
Du sol, un ennemi menaçant paraissait jaillir. Partout, les lianes vivantes naissaient, tentant de s’emparer de ces apparences de créatures.
Bien que l’action des plantes mouvantes fût inutile, les êtres avaient peur d’elles. Se croyant vraiment en trois dimensions, ils avaient conscience de ce qui les attendait s’ils étaient enlacés par ces reptiles végétaux, par ces monstres hybrides aux dards acérés, aux lacs indissolubles.
– Ils ont peur !
Un grand frisson passa et on vit soudain, de l’autre côté du rideau des anaglyphes, le monde en 2D qui refluait.
Horrifiés, par milliers, par centaines de milliers, ils s’enfuyaient, ils reculaient parce qu’ils croyaient comprendre que les premiers d’entre eux, atteignant enfin le monde rêvé depuis toujours, allaient subir des atteintes jusque-là totalement inoffensives pour eux.
En peu d’instants, ils s’envolèrent littéralement. Ils se fondirent, cohortes débandées, foules décimées, dans l’azur étrange de la planète.
Et, autour du soleil, les simulacres d’astres basculèrent et disparurent.
Mais, dans la vallée, plus loin que les anaglyphes désormais inutiles, des centaines de créatures se débattaient contre l’attaque des plantes féroces.
Soudain, il y eut un des spectres qui s’immobilisa, puis un second, un autre, un autre encore, dix cent autres.
Les humains se précipitaient et poussaient des cris de stupeur.
Muscat et Coqdor, Martinbras et Vania, qui couraient vers eux avec des matelots brandissant des lasers dont ils braquaient le rayon contre les plantes maudites, constataient que, une fois immobiles, les mystérieuses créatures devenaient tangibles, solides, mais pétrifiées.
Un courant passait, qui leur donnait enfin le contact avec le monde qu’ils avaient tout fait pour conquérir et s’y incorporer, pour devenir en 3D.
Ils n’étaient plus des apparences, mais des réalités.
Leurs formes vagues, leurs ébauches de corps, s’implantaient au sol et, au contact, ils n’étaient que de grossières figures, des idoles primitives, que les lianes enlaçaient, de façon précise cette fois, mais sans la moindre atteinte, puisque les épines mouvantes et venimeuses se brisaient sur ces masses solides, voisines du minéral, et en tout cas parfaitement insensibles.
Par dizaines, les êtres fuyaient encore, mais leurs rangs se dissociaient au fur et à mesure que, traqués par les plantes galopantes, ils paraissaient brusquement prendre racine, et achevaient de changer de nature.
– Ils sont solides, hurla Robin Muscat. Ils ont ce qu’ils voulaient. Mais qu’est-ce qui peut les muter ainsi ?
– Un sentiment qu’ils connaissaient encore mal, dit sombrement Stewe. Ils redoutaient nos flashes, mais savaient lutter encore. Une fois en 3D ou le croyant, ils ont subi les attaques d’un ennemi nouveau et peut-être compris tout ce qui pouvait arriver dans la troisième dimension.
– Mais alors, ce qui les a mutés… et en même temps ce qui les a tués…
Vania hurla :
– Les autres ont renoncé, ils ont fui. Nous ne les reverrons jamais. Mais alors… Patrice… Patrice… Qui le sauvera ?
Stewe blêmit, malgré son sang-froid. Il savait sa science impuissante.
Coqdor tendit le doigt vers l’horizon :
– Il y a encore quelques êtres qui survivent. Ils fuient. À tout prix, il faut les rejoindre.
CHAPITRE IV
Devant eux, un spectacle impressionnant se découvrait.
Il n’avait été nullement question de s’élancer à bord d’un canot-soucoupe. Il fallait courir, au ras du sol, dans ces terrains affreusement pénibles, parmi les roches aiguës et les cailloux tranchants.
Coqdor et Muscat, soutenant Vania, suivis de quatre hommes de l’équipage hâtivement désignés par Martinbras, avaient mission de rejoindre à tout prix les derniers fugitifs.
Mais, au fur et à mesure qu’ils avançaient, désespérant de trouver encore des créatures mobiles, ils voyaient se dresser, éternellement figées dans leur mystère, les idoles spontanées que l’épouvante avait clouées à jamais sur le sol de la planète.
Enfin, ils avaient atteint la troisième dimension, ces représentants d’un univers inconnu, coexistant au monde des humanoïdes. Et, après le traitement aux anaglyphes, effrayés de l’attaque des plantes vivaces, ils subissaient le dernier stade de leur évolution.
Pétrifiés, figés dans leur attitude extrême, exprimant le plus souvent les atteintes de la peur qui les avait tués, ils allaient rester là, parsemant la fantastique vallée où leurs cohortes désormais immobiles resteraient comme un témoignage de l’incroyable aventure.
Aucun humain parmi eux. Les malheureux mutés étaient perdus définitivement. Pris dans le reflux du torrent vivant des créatures, ils subissaient, eux aussi, un dernier malheur, celui d’être ramenés sans espoir de retour dans l’univers en 2D qui s’était effacé au zénith.
Stewe, et tous ses amis, étaient persuadés qu’on ne les reverrait jamais, tant la peur est souveraine.
Coqdor, au dernier moment, avait voulu tenter encore un effort en envoyant à ces êtres, dont la pensée semblait collective, un message d’apaisement, leur disant qu’ils ne risquaient rien en fait puisque, n’étant pas encore palpables, les plantes vivantes ne pouvaient rien contre eux.
Trop tard. Et les quelque six cents humains emmenés avec eux ne pourraient plus regagner la troisième dimension.
Restait Patrice.
Les sept exemplaires luminescents du pilote du Sigma suivaient fidèlement Vania et elle courait, haletante, traînant comme une septuple écharpe, sur les pierres et le sol aride, les sept silhouettes colorées, tout ce qui restait de son grand amour.
Un être, un seul être encore vivant, mobile. Coqdor tenterait de solliciter de lui l’effort nécessaire. Il toucherait le septuple Patrice, il le muterait, moyennant quoi on lui donnerait le salut à son gré, on le renverrait, s’il le souhaitait, parmi les siens.
Un autre espoir demeurait : Stewe, dans son laboratoire, gardait des prisonniers, assez nombreux, enregistrés sur pellicules et films.
Mais accepteraient-ils, une fois libérés, de provoquer ce qu’on attendait d’eux ? Le physicien se méfiait, l’âme collective du monde bidimensionnel risquant au dernier moment de jouer un dernier tour.
D’ailleurs, en ce qui les concernait, Stewe avait son idée et il avait encouragé ses amis à rejoindre plutôt un des survivants pour lui demander d’agir sur Patrice.
Aussi, la petite troupe continuait-elle ses recherches, à travers ce monde curieux, devenu plus impressionnant encore depuis que des centaines de statues y avaient spontanément pris naissance.
Ils redoutaient presque de regarder ces formes imprécises et lourdes, ces visages inachevés, ces membres vaguement mutilés.
Un vivant ! Il fallait rejoindre encore un vivant !
Les quatre matelots encadraient le groupe formé par Vania, Muscat et Coqdor. Râx, lui, les suivait en plein vol, couvrant le groupe de ses ailes membraneuses.
Les hommes de Martinbras avaient fort à faire, car c’était, dans la vallée, une véritable invasion de plantes-serpents. Par milliers, elles surgissaient d’entre les rochers. Beaucoup s’acharnaient sur les êtres pétrifiés, bien inutilement d’ailleurs. Tant qu’ils demeuraient translucides, ils avaient provoqué la colère des hybrides de la planète, et maintenant, tués par la peur et devenus enfin rigoureusement tridimensionnels, ils leur échappaient encore, foudroyés, insensibles.
Aussi, chaque matelot tirait au laser, et le terrible rayon dévastait les colonnes de plantes, dont les feuilles frémissaient comme de courts ailerons sur les tiges reptiliennes, dont les épines acérées et empoisonnées cherchaient toujours à s’enfoncer dans les chairs.
Sans cesse, il en arrivait, et le carré des marins des étoiles avait bien du travail pour endiguer l’invasion.
Les plantes, littéralement désintégrées, ne laissaient plus qu’un petit tas évoquant la cendre. Mais d’autres rampaient dans ces relents, et tentaient encore d’assaillir les humains.
Ils allaient, cependant, avides d’entrevoir une créature fantôme, courant, sans songer à s’envoler puisque se croyant devenus semblables aux humains.
Autour d’eux, les idoles se faisaient de plus en plus rares, les derniers effets de la panique ayant achevé de les tuer sur place. Mais, le long de ces semblants de torses, de ces apparences de membres, les plantes reptiliennes s’agitaient, les enlaçant, y brisant leurs épines, s’acharnant stupidement en un assaut de bêtes brutes.
Ils franchirent à gué un petit torrent, se retrouvèrent sur l’autre rive.
Trois êtres statufiés se dressaient encore.
Et puis, c’était tout. On n’en voyait aucun autre.
L’angoisse étreignait les poursuivants. Avaient-ils perdu la partie ?
Jamais, dans ce cas, on ne rendrait à Patrice sa forme première.
Vania ne disait rien, ne pleurait pas. Le chagrin l’étouffait et la vaillante fille, qui avait recherché son amant jusqu’aux étoiles, se disait que, sans doute, ils étaient séparés à jamais.
Les plantes-serpents avaient à peu près disparu de cette contrée. On respira un peu, on tint conseil, l’astronef étant assez loin, et invisible de cette place.
– Coqdor ! Coqdor, dit Muscat, je vous demande un effort. Concentrez-vous. Vous qui voyez des choses. Essayez…
Le chevalier fit un signe d’assentiment.
Autour de lui, on garda le silence et, comme à chaque expérience, Râx, averti par son instinct, s’abattit aux pieds de son maître où il se coucha comme un dragon fidèle.
Coqdor, bras croisés, sa belle tête bien droite, fermait les yeux et on voyait ses traits se contracter.
Enfin, il ouvrit les yeux et murmura :
– Des vivants ! Il y a encore des êtres mystérieux qui vivent, non loin d’ici, mais je ne peux pas situer…
– Nous fouillerons la planète, rugit Muscat.
– Hélas ! vieux camarade, quel temps perdu ! J’ai senti qu’ils étaient terrorisés ; la moindre émotion les tuera et en fera ces statues de pierre, ou de quelque chose d’approchant, désormais inutiles, impropres à ce que nous souhaitons de ces créatures.
– N’avez-vous pas vu quelque autre chose, un indice ?
Coqdor passa une main tremblante sur son front baigné de sueur.
– Si, justement, il me semble…
– Chevalier, je vous en supplie…
Les yeux verts se braquèrent sur Vania :
– Je crois avoir vu… comme s’ils étaient au fond d’une caverne…
Il caressa Râx et, penché sur lui, parut le fasciner.
Il y eut un nouvel instant de silence. Muscat savait que le chevalier allait diriger le pstôr à la recherche de cette caverne, où qu’elle fût, et ce ne pouvait être très loin.
Lentement, Coqdor se redressa et fit un geste de la main.
Râx s’envola.
Ils regardèrent le bouledogue chauve-souris tournoyer un instant dans le ciel, de ce grand vol frénétique et silencieux qui est celui des chiroptères.
Puis, après plusieurs tours, tel un pigeon qui retrouve la direction convenable, il fonça, tout droit cette fois.
– Suivons-le. Vite ! Il ne se trompera pas.
Ils repartirent. Leurs pieds saignaient. Les matelots demeuraient le doigt sur la détente. Mais nulle plante agressive ne se montrait. On ne voyait que des végétaux d’aspect quelque peu métallique qui, du moins, ne s’en prenaient pas aux vivants s’ils ne les approchaient pas.
Râx volait très vite. Il disparut derrière un coteau et il sembla s’abattre vers un repli de terrain.
Vania marchait courageusement, aidée par ses amis. Le petit groupe escalada un raidillon et, tous ensemble, ils jetèrent une exclamation de joie.
On découvrait une sorte de carrière au fond de laquelle s’ouvrait, en noir, l’orifice d’un tunnel ou d’une galerie.
Le pstôr était devant, tirant la langue par instants, puis se mettant à siffler.
Quand il aperçut son maître, il vint à tire d’aile à sa rencontre.
Vania, escortée des sept Patrice, fut la première devant l’orifice.
– Ne vous précipitez pas, dit Muscat, il ne faut pas les effrayer. Car nous risquerions de les tuer définitivement.
Elle se rendit à ces bonnes raisons et s’arrêta, alors qu’elle allait se précipiter dans les ténèbres.
Doucement, évitant les mouvements brusques, les cosmonautes pénétrèrent dans le gouffre.
La galerie était longue de plus de deux cents mètres et formait des méandres. Mais, devant eux, ils commençaient à apercevoir une clarté qui, incontestablement, n’était pas celle du soleil.
Ils ralentirent. Il ne fallait, à aucun prix, faire peur aux derniers êtres qui pouvaient survivre, et Coqdor, son sixième sens en éveil, croyait pouvoir affirmer qu’il en existait encore quelques-uns.
Râx marchait à leurs côtés, mais le chevalier le retenait. Peut-être, en s’élançant inconsidérément, créerait-il une nouvelle panique.
Le petit groupe déboucha soudain dans une sorte de petite caverne, ce qui fit battre leurs cœurs. La clarté augmentait et ils reconnurent l’éclat des gemmes naturelles qui avaient servi à Stewe à créer les anaglyphes.
Ils frémirent cependant.
Un être se dressait devant eux, le bras tendu, indiquant, semblait-il, qu’il fallait aller plus avant.
Mais, lui aussi, pétrifié, était une créature mutée en 3D, ce qui avait causé sa mort.
Ils avancèrent.
La lumière colorée augmentait d’intensité et ils retinrent, un peu plus loin, un cri d’admiration, en dépit du moment tragique qu’ils vivaient.
Une grotte immense se découvrait. Partout, les gemmes dressaient leurs arêtes vives. Une vague clarté solaire filtrait par des crevasses, éveillant de farouches et splendides étincellements.
Là, avec horreur, on revit plusieurs êtres pétrifiés.
Mais Coqdor, du geste, arrêta ses amis.
Ils s’immobilisèrent et Vania saisit Râx par la peau du cou, pour lui interdire d’avancer.
Alors le chevalier se campa au centre de la caverne, inondé du rayonnement de ces anaglyphes naturels, qui le faisait ressembler à quelque divinité magnifique et barbare.
Muscat retenait son souffle, soutenant Vania qu’il sentait contre lui, palpitante.
Les matelots, hallucinés, regardaient.
On devinait que le chevalier de la Terre se livrait à une de ces mystérieuses expériences psychiques, qui lui coûtaient tant, mais dont les résultats étaient souvent si probants.
Alors, au sol, depuis l’endroit où se tenait Vania, les sept Patrice commencèrent à glisser, et leurs silhouettes, qui paraissaient projetées par d’invisibles caméras, rejoignirent le chevalier.
Là, elles se groupèrent et formèrent, au sol, devant Coqdor, une apparence plus précise de Patrice Romin, la juxtaposition des sept couleurs du prisme reconstituant la lumière blanche.
Ainsi, on pouvait voir au sol une image très nette du pilote du Sigma.
Et, lentement, entre les idoles qui formaient, autour de Coqdor, une garde fantomale et silencieuse, quelque chose remua.
Les cosmonautes aperçurent un être, apparemment en 3D, parce que traité aux anaglyphes, mais encore vivant et intangible.
On eût juré qu’il tremblait, que, lui aussi, il croyait que des périls effroyables le menaçaient. Sans doute était-il le dernier survivant de la horde mutée par le génie de Stewe.
Coqdor suait à grosses gouttes. Il devait faire un terrible effort pour entrer en communication psychique à la fois avec Patrice septuple et avec la créature seule capable de muter le fiancé de Vania.
Glacés d’épouvante, redoutant jusqu’au dernier moment, les assistants de cette scène suprême constatèrent que la créature paraissait se rendre à la muette invite du chevalier.
Le fantôme tridimensionnel progressa, lentement, comme terrorisé.
Coqdor devait le forcer, de toute sa puissance.
Et le monstre parvint à l’endroit où Patrice apparaissait au sol.
Il y eut enfin le contact.
Brusquement, aux pieds du chevalier, étendu sur le terrain, il n’y eut plus une image, mais un corps humain, vivant, palpable, vrai.
Patrice Romin !
Ensemble, Vania et Râx s’élancèrent, la femme amoureuse et le pstôr qui n’en pouvait plus de ne pas rejoindre son maître.
Au moment où Patrice, étourdi, se relevait, alors que Vania ivre de joie, se jetait dans ses bras et que Râx recommençait à lécher le nez du chevalier, le malheureux être, épouvanté de leurs mouvements, se pétrifia sous leurs yeux.
Quand, enfin, ils regagnèrent l’astronef, Stewe daigna sourire au retour, mieux, à la résurrection de Patrice qui sortait d’un long cauchemar et qui, sous les baisers de Vania, admettait que la troisième dimension apporte vraiment de bons moments.
Le physicien pria discrètement Coqdor et Muscat de le suivre dans son laboratoire.
Là, il leur montra une série de films et de bobines incolores, sans mot dire.
– Les êtres prisonniers, s’écria le représentant de l’Interplan, vous les avez…
– Oui. Ils étaient trop dangereux. J’ai exposé les films et les pellicules à la clarté du jour, et voilé volontairement les clichés. Je les ai anéantis. Cela valait mieux, pour le monde tout entier.
Ni Coqdor ni Muscat ne firent observer que, sans le suprême survivant, l’initiative audacieuse et cruelle, quoique prudente, de Stewe, eût infailliblement brisé tout espoir de sauver Patrice. Et aussi que Stewe avait sacrifié des humains photographiés avec les êtres.
Mais cela, ils le gardèrent pour eux et, par la suite, on approuva le geste du physicien, persuadé qu’on était que la rupture était définitive entre les deux mondes, celui en 3D et celui en 2D avec malheureusement bien des victimes à déplorer. D’ailleurs les êtres auraient-ils muté les derniers vivants ?
Le Fulgurant put reprendre les routes du ciel et, quittant les parages de la Licorne, foncer, subspatialement, en direction de la Terre.
Et comme Muscat se réjouissait de revoir la planète-patrie, disant qu’il se trouvait détendu d’aller enfin vers un monde normal, une terre qui, contrairement à celles de l’univers mystérieux, était vraiment ronde, Coqdor riposta en souriant :
– Mais non, Muscat, vous savez bien que ce n’est pas tout à fait vrai. La Terre n’est pas ronde. Quand on la voit d’un peu haut, elle affecte quelque peu la forme d’une poire…
FIN